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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

comme pour célébrer l'entrée de Daniel Eyssette à l'Académie française. «Allons dîner!» dit ma mère
Jacques; et, tout fier de se montrer avec un académicien, il m'emmène dans une crémerie de la rue

Saint-Benoît.

C'est un petit restaurant de pauvres, avec une table d'hôte au fond pour les habitués. Nous mangeons dans
la première salle, au milieu de gens très râpés, très affamés, qui raclent leurs assiettes silencieusement.

«Ce sont presque tous des hommes de lettres», me dit Jacques à voix basse. Dans moi-même, je ne puis

m'empêcher de faire à ce sujet quelques réflexions mélancoliques; mais je me garde bien de les

communiquer à Jacques de peur de refroidir son enthousiasme.

Le dîner est très gai. M. Daniel Eyssette (de l'Académie française) montre beaucoup d'entrain, et encore
plus d'appétit. Le repas fini, on se hâte de remonter dans le clocher; et tandis que M. l'académicien fume

sa pipe à califourchon sur la fenêtre, Jacques, assis à sa table, s'absorbe dans un grand travail de chiffres

qui paraît l'inquiéter beaucoup. Il se ronge les ongles, s'agite fébrilement sur sa chaise, compte sur ses

doigts, puis, tout à coup, se lève avec un cri de triomphe: «Bravo!... j'y suis arrivé.

- A quoi, Jacques?

- A établir notre budget, mon cher. Et je te réponds que ce n'était pas une petite affaire. Pense! soixante
francs par mois pour vivre à deux!...

- Comment! soixante?... Je croyais que tu gagnais cent francs chez le marquis.

- Oui! mais il y a là-dessus quarante francs par mois, à envoyer à Mme Eyssette pour la reconstruction du
foyer.... Restent donc soixante francs. Nous avons quinze francs de chambre; comme tu vois, ce n'est pas

cher; seulement, il faut que je fasse le lit moi-même.

- Je le ferai aussi, moi, Jacques.

- Non, non. Pour un académicien, ce ne serait pas convenable. Mais revenons au budget.... Donc 15
francs de chambre, 5 francs de charbon - seulement 5 francs, parce que je vais le chercher moi-même aux

usines tous les mois - , restent 40 francs. Pour ta nourriture, mettons 30 francs. Tu dîneras à la crémerie

où nous sommes allés ce soir, c'est 15 sous sans le dessert, et tu as vu qu'on n'est pas trop mal. Il te reste

5 sous pour ton déjeuner. Est-ce assez?

- Je crois bien.

- Nous avons encore 10 francs. Je compte 7 francs de blanchissage.... Quel dommage que je n'aie pas le
temps! j'irais moi-même au bateau.... Restent 3 francs que j'emploie comme ceci: 30 sous pour mes

déjeuners... dame, tu comprends! moi, je fais tous les jours un bon repas chez mon marquis, et je n'ai pas

besoin d'un déjeuner aussi substantiel que le tien. Les derniers trente sous sont les menus frais, tabac,

timbres-poste et autres dépenses imprévues. Cela nous fait juste nos soixante francs.... Hein! Crois-tu que

c'est calculé?»

Et Jacques enthousiasmé, se met à gambader dans la chambre; puis, subitement, il s'arrête et prend un air
consterné:

«Allons, bon! le budget est à refaire... J'ai oublié quelque chose.

- Quoi donc?

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