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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Cette menace me décide; je commence ma lecture.

Ce sont des vers que j'ai faits au collège de Sarlande, sous les châtaigniers de la Prairie, en surveillant les
élèves.... Bons, ou méchants? Je ne m'en souviens guère; mais quelle émotion en les lisant!... Pensez

donc! des poésies qu'on n'a jamais montrées à personne.... Et puis l'auteur de Religion! Religion!

n'est pas un juge ordinaire. S'il allait se moquer de moi? Pourtant, à mesure que je lis, la musique des

rimes me grise et ma voix se raffermit. Assis devant la croisée, Jacques m'écoute, impassible. Derrière

lui, dans l'horizon, se couche un gros soleil rouge qui incendie nos vitres. Sur le bord du toit, un chat

maigre bâille et s'étire en nous regardant; il a l'air renfrogné d'un sociétaire de la Comédie-Française

écoutant une tragédie.... Je vois tout cela du coin de l'oeil sans interrompre ma lecture.

Triomphe inespéré! A peine j'ai fini, Jacques enthousiasmé quitte sa place et me saute au cou:

«Oh! Daniel! que c'est beau! que c'est beau!»

Je le regarde avec un peu de défiance.

«Vraiment, Jacques, tu trouves?...

- Magnifique, mon cher, magnifique!... Pense que tu avais toutes ces richesses dans ta malle et que tu
n'en disais rien! C'est incroyable!...»

Et voilà ma mère Jacques qui marche à grands pas dans la chambre, parlant tout seul et gesticulant. Tout
à coup, il s'arrête en prenant un air solennel:

«Il n'y a plus à hésiter: Daniel, tu es poète, il faut rester poète et chercher ta vie de ce côté-là.

- Oh! Jacques, c'est bien difficile... Les débuts surtout. On gagne si peu.

- Bah! je gagnerai pour deux, n'aie pas peur.

- Et le foyer, Jacques, le foyer que nous voulons reconstruire?

- Le foyer! je m'en charge. Je me sens de force à le reconstruire à moi tout seul. Toi, tu l'illustreras, et tu
penses comme nos parents seront fiers de s'asseoir à un foyer célèbre!...»

J'essaie encore quelques objections; mais Jacques a réponse à tout. Du reste, il faut le dire, je ne me
défends que faiblement. L'enthousiasme fraternel commence à me gagner. La foi poétique me pousse à

vue d'oeil, et je me sens déjà par tout mon être un prurigo lamartinien... Il y a un point, par exemple, sur

lequel Jacques et moi nous ne nous entendons pas du tout. Jacques veut qu'à trente-cinq ans j'entre à

l'Académie française. Moi, je m'y refuse énergiquement. Foin de l'Académie! C'est vieux, démodé,

pyramide d'Egypte en diable.

«Raison de plus pour y entrer, me dit Jacques. Tu leur mettras un peu de jeune sang dans les veines, à
tous ces vieux Palais-Mazarin... Et puis Mme Eyssette sera si heureuse, songe donc!»

Que répondre à cela? Le nom de Mme Eyssette est un argument sans réplique. Il faut se résigner à
endosser l'habit vert. Va donc pour l'Académie! Si mes collègues m'ennuient trop, je ferai comme

Mérimée, je n'irai jamais aux séances.

Pendant cette discussion, la nuit est venue, les cloches de Saint-Germain carillonnent joyeusement,

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