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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

«C'était si comique, en effet, cet acharnement du destin à me faire écrire sous la dictée toute ma vie!...

« - Eh bien, alors, mettez-vous là, reprit le marquis. Voici du papier et de l'encre. Nous allons travailler
tout de suite. J'en suis au chapitre XXIV: Mes démêlés avec M. de Villèle. Écrivez....»

«Et le voilà qui se met à me dicter d'une petite voix de cigale, en sautillant d'un bout de la pièce à l'autre.

«C'est ainsi, mon Daniel, que je suis entré chez cet original, lequel est au fond un excellent homme.
Jusqu'à présent, nous sommes très contents l'un de l'autre; hier au soir, en apprenant ton arrivée, il a

voulu me faire emporter pour toi cette bouteille de vin vieux. On nous en sert une comme cela tous les

jours à notre dîner, c'est te dire si l'on dîne bien. Le matin, par exemple, j'apporte mon déjeuner; et tu

rirais de me voir manger mes deux sous de fromage d'Italie dans une fine assiette de Moustiers, sur une

nappe à blason. Ce que le bonhomme en fait, ce n'est pas par avarice, mais pour éviter à son vieux

cuisinier, M. Pilois, la fatigue de me préparer mon déjeuner.... En somme, la vie que je mène n'est pas

désagréable. Les mémoires du marquis sont fort instructifs, j'apprends sur M. Decazes et M. de Villèle

une foule de choses qui ne peuvent pas manquer de me servir un jour ou l'autre. A huit heures du soir, je

suis libre. Je vais lire les journaux dans un cabinet de lecture, ou bien encore dire bonjour à notre ami

Pierrotte.... Est-ce que tu te rappelles, l'ami Pierrotte? tu sais! Pierrotte des Cévennes, le frère de lait de

maman. Aujourd'hui Pierrotte n'est plus Pierrotte: c'est M. Pierrotte comme les deux bras. Il a un beau

magasin de porcelaines au passage du Saumon; et comme il aimait beaucoup Mme Eyssette, j'ai trouvé sa

maison ouverte à tous battants. Pendant les soirées d'hiver, c'était une ressource.... Mais maintenant que

te voilà, je ne suis plus en peine pour mes soirées.... Ni toi non plus, n'est-ce pas, frérot? Oh! Daniel, mon

Daniel, que je suis content? Comme nous allons être heureux!...»

III. MA MÈRE JACQUES

Jacques a fini son odyssée, maintenant c'est le tour de la mienne. Le feu qui meurt a beau nous faire
signe: «Allez vous coucher, mes enfants», les bougies ont beau crier: «Au lit! au lit! Nous sommes

brûlées jusqu'aux bobèches.» - «On ne vous écoute pas», leur dit Jacques en riant, et notre veillée

continue.

Vous comprenez! ce que je raconte à mon frère l'intéresse beaucoup. C'est la vie du petit Chose au
collège de Sarlande; cette triste vie que le lecteur se rappelle sans doute. Ce sont les enfants laids et

féroces, les persécutions, les haines, les humiliations, les clefs de M. Viot toujours en colère, la petite

chambre sous les combles où l'on étouffait, les trahisons, les nuits de larmes; et puis aussi - car Jacques

est si bon qu'on peut tout lui dire - , ce sont les débauches du café Barbette, l'absinthe avec les caporaux,

les dettes, l'abandon de soi-même, tout enfin, jusqu'au suicide et la terrible prédiction de l'abbé Germane:

«Tu seras un enfant toute ta vie.»

Les coudes sur la table, la tête dans ses mains, Jacques écoute jusqu'au bout ma confession sans
l'interrompre. De temps en temps, je le vois qui frissonne et je l'entends dire: «Pauvre petit! pauvre

petit!»

Quand j'ai fini, il se lève, me prend les mains et me dit d'une voix douce qui tremble: «L'abbé Germane
avait raison: vois-tu! Daniel, tu es un enfant, un petit enfant incapable d'aller seul dans la vie, et tu as

bien fait de te réfugier près de moi. Dès aujourd'hui tu n'es plus seulement mon frère, tu es mon fils aussi,

et puisque notre mère est loin, c'est moi qui la remplacerai. Le veux-tu? dis, Daniel! Veux-tu que je sois

ta mère Jacques? Je ne t'ennuierai pas beaucoup, tu verras. Tout ce que je te demande, c'est de me laisser

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