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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

«Il y avait dix jours environ que j'étais à Paris, lorsqu'un soir, en revenant l'oreille basse d'une de ces
visites à la rue Saint-Guillaume - je m'étais juré d'y aller jusqu'à ce qu'on me mît à la porte - , je trouvai

chez mon portier une petite lettre. Devine de qui?... Une lettre du comte, mon cher, du comte de la rue de

Lille, qui m'engageait à me présenter sans retard chez son ami le marquis d'Hacqueville. On demandait

un secrétaire.... Tu penses, quelle joie! et aussi quelle leçon! Cet homme froid et sec, sur lequel je

comptais si peu, c'était justement lui qui s'occupait de moi, tandis que l'autre, si accueillant, me faisait

faire depuis huit jours le pied de grue sur son perron, exposé, ainsi que le curé de Saint-Nizier, aux rires

insolents des aras bleus et or.... C'est là la vie, mon cher; et à Paris on l'apprend vite.

«Sans perdre une minute, je courus chez le marquis d'Hacqueville. Je trouvai un petit vieux, frétillant,
sec, tout en nerfs, alerte et gai comme une abeille. Tu verras quel joli type. Une tête d'aristocrate, fine et

pâle, des cheveux droits comme des quilles, et rien qu'un oeil, l'autre est mort d'un coup d'épée, voilà

longtemps. Mais celui qui reste est si brillant, si vivant, si parlant, si interrogeant, qu'on ne peut pas dire

que le marquis est borgne. Il a deux yeux dans le même oeil, voilà tout.

«Quand j'arrivai devant ce singulier petit vieillard, je commençai par lui débiter quelques banalités de
circonstance; mais il m'arrêta net:

« - Pas de phrases! me dit-il. Je ne les aime pas. Venons aux faits, voici. J'ai entrepris d'écrire mes
mémoires. Je m'y suis malheureusement pris un peu tard, et je n'ai plus de temps à perdre, commençant à

me faire très vieux. J'ai calculé qu'en employant tous mes instants, il me fallait encore trois années de

travail pour terminer mon oeuvre. J'ai soixante-dix ans, les jambes sont en déroute; mais la tête n'a pas

bougé. Je peux donc espérer aller encore trois ans et mener mes mémoires à bonne fin. Seulement, je n'ai

pas une minute de trop; c'est ce que mon secrétaire n'a pas compris. Cet imbécile - un garçon fort

intelligent, ma foi, dont j'étais enchanté - s'est mis dans la tête d'être amoureux et de vouloir se marier.

Jusque-là il n'y a pas de mal. Mais voilà-t-il pas que, ce matin, mon drôle vient me demander deux jours

de congé pour faire ses noces. Ah! bien oui! deux jours de congé! Pas une minute.

« - Mais, monsieur le marquis....

« - Il n'y a pas de «mais, monsieur le marquis....» Si vous vous en allez deux jours, vous vous en irez tout
à fait.

« - Je m'en vais, monsieur le marquis.

« - Bon voyage!»

«Et voilà mon coquin parti.... C'est sur vous, mon cher garçon, que je compte pour le remplacer. Les
conditions sont celles-ci: le secrétaire vient chez moi le matin à huit heures; il apporte son déjeuner. Je

dicte jusqu'à midi. A midi le secrétaire déjeune tout seul, car je ne déjeune jamais. Après le déjeuner du

secrétaire, qui doit être très court, on se remet à l'ouvrage. Si je sors, le secrétaire m'accompagne; il a un

crayon et du papier. Je dicte toujours: en voiture, à la promenade, en visite, partout! le soir, le secrétaire

dîne avec moi. Après le dîner, nous relisons ce que j'ai dicté dans la journée. Je me couche à huit heures,

et le secrétaire est libre jusqu'au lendemain. Je donne cent francs par mois et le dîner. Ce n'est pas le

Pérou; mais dans trois ans, les mémoires terminés, il y aura un cadeau, et un cadeau royal, foi

d'Hacqueville! ce que je demande, c'est qu'on soit exact, qu'on ne se marie pas, et qu'on sache écrire très

vite sous la dictée. Savez-vous écrire sous la dictée?

« - Oh! parfaitement, monsieur le marquis», répondis-je avec une forte envie de rire.

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