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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Le comte de la rue de Lille me reçut très froidement. Sa longue figure maigre, sérieuse jusqu'à la
solennité, m'intimidait beaucoup, et je ne trouvai pas quatre mots à lui dire. Lui de son côté me parla à

peine. Il regarda la lettre du curé de Saint-Nizier, la mit dans sa poche, me demanda de lui laisser mon

adresse, et me congédia d'un geste glacial, en me disant: «Je m'occuperai de vous; inutile que vous

reveniez. Si je trouve quelque chose, je vous écrirai.»

«Le diable soit de l'homme! Je sortis de chez lui, transi jusqu'aux moelles. Heureusement la réception
qu'on me fit rue Saint-Guillaume avait de quoi me réchauffer le coeur. J'y trouvai le duc le plus réjoui, le

plus épanoui, le plus bedonnant, le plus avenant du monde. Et comme il l'aimait, son cher curé de

Saint-Nizier! et comme tout ce qui venait de là serait sûr d'être bien accueilli rue Saint-Guillaume!... Ah!

le bon homme! le brave duc! Nous fûmes amis tout de suite. Il m'offrit une pincée de tabac à la

bergamote, me tira le bout de l'oreille, et me renvoya avec une tape sur la joue et d'excellentes paroles:

« - Je me charge de votre affaire. Avant peu, j'aurai ce qu'il vous faut. D'ici là, venez me voir aussi
souvent que vous voudrez.»

«Je m'en allai ravi.

«Je passai deux jours sans y retourner, par discrétion. Le troisième jour seulement, je poussai jusqu'à
l'hôtel de la rue Saint-Guillaume. Un grand escogriffe bleu et or me demanda mon nom. Je répondis d'un

air suffisant:

« - Dites que c'est de la part du curé de Saint-Nizier.»

«Il revint au bout d'un moment.

« - M. le duc est très occupé. Il prie monsieur de l'excuser et de vouloir bien passer un autre jour.»

«Tu penses si je l'excusai, ce pauvre duc!

«Le lendemain, je revins à la même heure. Je trouvai le grand escogriffe bleu de la veille, perché comme
un ara sur le perron. Du plus loin qu'il m'aperçut, il me dit gravement:

« - M. le duc est sorti.

« - Ah! très bien! répondis-je, je reviendrai. Dites-lui, je vous prie, que c'est la personne de la part du curé
de Saint-Nizier.»

«Le lendemain, je revins encore; les jours suivants aussi, mais toujours avec le même insuccès. Une fois
le duc était au bain, une autre fois à la messe, un jour au jeu de paume, un autre jour avec du monde. -

Avec du monde! En voilà une formule. Eh bien, et moi, je ne suis donc pas du monde?

«A la fin, je me trouvais si ridicule avec mon éternel: «De la part du curé de Saint-Nizier», que je n'osais
plus dire de la part de qui je venais. Mais le grand ara bleu du perron ne me laissait jamais partir sans me

crier, avec une gravité imperturbable:

«Monsieur est sans doute la personne qui vient de la part du curé de Saint-Nizier?»

«Et cela faisait beaucoup rire d'autres aras bleus qui flânaient par là dans les cours. Tas de coquins! Si
j'avais pu leur allonger quelques coups de trique de ma part à moi, et non de celle du curé de

Saint-Nizier!

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