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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

si heureux d'être là que j'en avais positivement la fièvre. Je parlais, je parlais!

«Mange donc», me disait Jacques en me remplissant mon assiette; mais je parlais toujours et je ne
mangeais pas. Alors, pour me faire taire, il se mit à bavarder, lui aussi, et me narra longuement, sans

prendre haleine, tout ce qu'il avait fait depuis plus d'un an que nous ne nous étions pas vus.

«Quand tu fus parti, me disait-il - et les choses les plus tristes, il les contait toujours avec son divin
sourire résigné - , quand tu fus parti, la maison devint tout à fait lugubre. Le père ne travaillait plus; il

passait tout son temps dans le magasin à jurer contre les révolutionnaires et à me crier que j'étais un âne,

ce qui n'avançait pas les affaires. Des billets protestés tous les matins, des descentes d'huissiers tous les

deux jours! chaque coup de sonnette nous faisait sauter le coeur. Ah! tu t'en es allé au bon moment.

«Au bout d'un mois de cette terrible existence, mon père partit pour la Bretagne au compte de la
Compagnie vinicole, et Mme Eyssette chez l'oncle Baptiste. Je les embarquai tous les deux. Tu penses si

j'en ai versé de ces larmes. Derrière eux, tout notre pauvre mobilier fut vendu, oui, mon cher, vendu dans

la rue, sous mes yeux, devant notre porte; et c'est bien pénible va! de voir son foyer s'en aller ainsi pièce

par pièce. On ne se figure pas combien elles font partie de nous-mêmes, toutes ces choses de bois ou

d'étoffe que nous avons dans nos maisons. Tiens! quand on a enlevé l'armoire au linge, tu sais, celle qui a

sur ses panneaux des amours roses avec des violons, j'ai eu envie de courir après l'acheteur et de crier

bien fort: «Arrêtez-le!» Tu comprends ça, n'est-ce pas?

«De tout notre mobilier, je ne gardai qu'une chaise, un matelas et un balai; ce balai me fut très utile, tu
vas Voir.

J'installai ces richesses dans un coin de notre maison de la rue Lanterne, dont le loyer était payé encore
pour deux mois, et me voilà occupant à moi tout seul ce grand appartement nu, froid, sans rideaux. Ah!

mon ami, quelle tristesse! Chaque soir, quand je revenais de mon bureau, c'était un nouveau chagrin et

comme une surprise de me retrouver seul entre ces quatre murailles. J'allais d'une pièce à l'autre, fermant

les portes très fort, pour faire du bruit. Quelquefois il me semblait qu'on m'appelait au magasin, et je

criais: «J'y vais!» Quand j'entrais chez notre mère, je croyais toujours que j'allais la trouver tricotant

tristement dans son fauteuil, près de la fenêtre...

«Pour comble de malheur, les babarottes reparurent. Ces horribles petites bêtes, que nous avions eu tant
de peine à combattre en arrivant à Lyon, apprirent sans doute votre départ et tentèrent une nouvelle

invasion, bien plus terrible encore que la première. D'abord j'essayai de résister. Je passai mes soirées

dans la cuisine, ma bougie d'une main, mon balai de l'autre, à me battre comme un lion, mais toujours en

pleurant. Malheureusement j'étais seul, et j'avais beau me multiplier, ce n'était plus comme au temps

d'Annou. Du reste, les babarottes, elles aussi, arrivaient en plus grand nombre. Je suis sûr que toutes

celles de Lyon - et Dieu sait s'il y en a dans cette grosse ville humide! - s'étaient levées en masse pour

venir assiéger notre maison. La cuisine en était toute noire, je fus obligé de la leur abandonner.

Quelquefois je les regardais avec terreur par le trou de la serrure. Il y en avait des milliards de mille... Tu

crois peut-être que ces maudites bêtes s'en tinrent là! Ah! bien oui! tu ne connais pas ces gens du Nord.

C'est envahissant comme tout. De la cuisine, malgré portes et serrures, elles passèrent dans la salle à

manger, où j'avais fait mon lit. Je me transportai dans le magasin, puis dans le salon. Tu ris! j'aurais

voulu t'y voir.

«De pièce en pièce, les damnées babarottes me poussèrent jusqu'à notre ancienne petite chambre, au fond
du corridor. Là, elles me laissèrent deux à trois jours de répit; puis un matin, en m'éveillant, j'en aperçus

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