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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

choses, comme les hommes, prennent, la première fois que nous les voyons, une physionomie toute
particulière, qu'ensuite nous ne leur trouvons plus. Le Paris de mon arrivée, je n'ai jamais pu me le

reconstruire. C'est comme une ville brumeuse que j'aurais traversée tout enfant, il y a des années, et où je

ne serais plus retourné depuis lors.

Je me souviens d'un pont de bois sur une rivière toute noire, puis d'un grand quai désert et d'un immense
jardin au long de ce quai. Nous nous arrêtâmes un moment devant ce jardin. A travers les grilles qui le

bordaient, on voyait confusément des huttes, des pelouses, des flaques d'eau, des arbres luisants de givre.

«C'est le Jardin des plantes, me dit Jacques. Il y a là une quantité considérable d'ours blancs, de singes, de
boas, d'hippopotames...»

En effet, cela sentait le fauve, et, par moments, un cri aigu, un rauque rugissement, sortaient de cette
ombre.

Moi, serré contre mon frère, je regardais de tous mes yeux à travers les grilles, et mêlant dans un même
sentiment de terreur ce Paris inconnu, où j'arrivais de nuit, et ce jardin mystérieux, il me semblait que je

venais de débarquer dans une grande caverne noire, pleine de bêtes féroces qui allaient se ruer sur moi.

Heureusement que je n'étais pas seul: j'avais Jacques pour me défendre... Ah! Jacques! Jacques! Pourquoi

ne t'ai-je pas toujours eu?

Nous marchâmes encore longtemps, longtemps, par des rues noires, interminables; puis, tout à coup,
Jacques s'arrêta sur une petite place où il y avait une église.

«Nous voici à Saint-Germain-des-Prés, me dit-il. Notre chambre est là-haut.

- Comment! Jacques!... dans le clocher?...

- Dans le clocher même... C'est très commode pour savoir l'heure.»

Jacques exagérait un peu. Il habitait, dans la maison à côté de l'église, une petite mansarde au cinquième
ou sixième étage, et sa fenêtre ouvrait sur le clocher de Saint-Germain, juste à la hauteur du cadran.

En entrant, je poussai un cri de joie. «Du feu! quel bonheur!» Et tout de suite je courus à la cheminée
présenter mes pieds à la flamme, au risque de fondre les caoutchoucs. Alors seulement, Jacques s'aperçut

de l'étrangeté de ma chaussure. Cela le fit beaucoup rire.

«Mon cher, me dit-il, il y a une foule d'hommes célèbres qui sont arrivés à Paris en sabots, et qui s'en
vantent. Toi, tu pourras dire que tu y es arrivé en caoutchoucs: c'est bien plus original. En attendant, mets

ces pantoufles, et entamons le pâté.»

Disant cela, le bon Jacques roulait devant le feu une petite table qui attendait dans un coin, toute servie.

II. DE LA PART DU CURÉ DE SAINT-NIZIER

Dieu! qu'on était bien cette nuit-là dans la chambre de Jacques! Quels joyeux reflets clairs la cheminée
envoyait sur notre nappe! Et ce vieux vin cacheté, comme il sentait les violettes! Et ce pâté, quelle belle

croûte en or bruni il vous avait! Ah! de ces pâtés-là, on n'en fait plus maintenant; tu n'en boiras plus

jamais de ces vins-là, mon pauvre Eyssette!

De l'autre côté de la table, en face, tout en face de moi, Jacques me versait à boire: et, chaque fois que je
levais les yeux, je voyais son regard tendre comme celui d'une mère, qui me riait doucement. Moi, j'étais

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