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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

vilains enfants! adieu, règlement féroce! Le petit Chose s'envole et ne reviendra plus. Et vous, marquis de
Boucoyran, estimez-vous heureux: On s'en va, sans vous allonger ce fameux coup d'épée, si longtemps

médité avec les nobles coeurs du café Barbette...

Fouette, cocher! Sonne, trompette! Bonne vieille diligence, fais feu de tes quatre roues, emporte le petit
Chose au galop de tes trois chevaux... Emporte-le bien vite dans sa ville natale, pour qu'il embrasse sa

mère chez l'oncle Baptiste, et qu'ensuite il mette le cap sur Paris et rejoigne au plus vite Eyssette

(Jacques) dans sa chambre du Quartier latin!...

XIV. L'ONCLE BAPTISTE

Un singulier type d'homme que cet oncle Baptiste, le frère de Mme Eyssette! Ni bon ni méchant, marié
de bonne heure à un grand gendarme de femme avare et maigre qui lui faisait peur, ce vieil enfant n'avait

qu'une passion au monde: la passion du coloriage. Depuis quelque quarante ans, il vivait entouré de

godets, de pinceaux, de couleurs, et passait son temps à colorier des images de journaux illustrés. La

maison était pleine de vieilles Illustrations! de vieux Charivaris! de vieux Magasins

pittoresques!
de cartes géographiques! tout cela fortement enluminé. Même dans ses jours de disette,
quand la tante lui refusait de l'argent pour acheter des journaux à images, il arrivait à mon oncle de

colorier des livres. Ceci est historique: j'ai tenu dans mes mains une grammaire espagnole que mon oncle

avait mis en couleurs d'un bout à l'autre, les adjectifs en bleu, les substantifs en rose, etc.

C'est entre ce vieux maniaque et sa féroce moitié que Mme Eyssette était obligée de vivre depuis six
mois. La malheureuse femme passait toutes ses journées dans la chambre de son frère, assise à côté de lui

et s'ingéniait à être utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l'eau dans les godets... Le plus triste, c'est

que, depuis notre ruine, l'oncle Baptiste avait un profond mépris pour M. Eyssette, et que du matin au

soir, la pauvre mère était condamnée à entendre dire: «Eyssette n'est pas sérieux! Eyssette n'est pas

sérieux!» Ah! le vieil imbécile! il fallait voir de quel air sentencieux et convaincu il disait cela en

coloriant sa grammaire espagnole! Depuis, j'en ai souvent rencontré dans la vie, de ces hommes

soi-disant très graves, qui passaient leur temps à colorier des grammaires espagnoles et trouvaient que les

autres n'étaient pas sérieux.

Tous ces détails sur l'oncle Baptiste et l'existence lugubre que Mme Eyssette menait chez lui, je ne les
connus que plus tard; pourtant, dès mon arrivée dans la maison, je compris que, quoi qu'elle en dit, ma

mère ne devait pas être heureuse... Quand j'entrai, on venait de se mettre à table pour le dîner. Mme

Eyssette bondit de joie en me voyant, et, comme vous pensez, elle embrassa son petit Chose de toutes ses

forces. Cependant la pauvre mère avait l'air gênée; elle parlait peu, - toujours sa petite voix douce et

tremblante, les yeux dans son assiette. Elle faisait peine à voir avec sa robe étriquée et toute noire.

L'accueil de mon oncle et de ma tante fut très froid. Ma tante me demanda d'un air effrayé si j'avais dîné.
Je me hâtai de répondre que oui... La tante respira; elle avait tremblé un instant pour son dîner. Joli, le

dîner! des pois chiches et de la morue.

L'oncle Baptiste, lui, me demanda si nous étions en vacances... Je répondis que je quittais l'Université, et
que j'allais à Paris rejoindre mon frère Jacques, qui m'avait trouvé une bonne place. J'inventai ce

mensonge pour rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon avenir et puis aussi pour avoir l'air sérieux aux

yeux de mon oncle.

En apprenant que le petit Chose avait une bonne place, la tante Baptiste ouvrit de grands yeux.

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