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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

venait vers moi avec un bon sourire bien loyal et deux grands bras ouverts... Oh! la tonnelle!

«Je vous cherchais, me dit-il... Qu'est-ce que j'apprends? Vous...»

Il s'arrêta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses sur les lèvres. Et dans ce regard qui le fixait
d'aplomb, en face, le misérable dut lire bien des choses, car je le vis tout à coup pâlir, balbutier, perdre

contenance; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant: il reprit aussitôt son air flambant, planta dans mes

yeux deux yeux froids et brillants comme l'acier, et, fourrant ses mains au fond de ses poches d'un air

résolu, il s'éloigna en murmurant que ceux qui ne seraient pas contents n'auraient qu'à venir le lui dire...

Bandit, va!

Quand je rentrai au collège, les élèves étaient en classe. Nous montâmes dans ma mansarde. L'homme
chargea la malle sur ses épaules et descendit. Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre

glaciale, regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout déchiqueté, et, par la fenêtre étroite, les

platanes des cours qui montraient leurs têtes couvertes de neige... En moi-même, je disais adieu à tout ce

monde.

A ce moment, j'entendis une voix de tonnerre qui grondait dans les classes: c'était la voix de l'abbé
Germane. Elle me réchauffa le coeur et fit venir au bord des cils quelques bonnes larmes.

Après quoi, je descendis lentement, regardant attentif autour de moi, comme pour emporter dans mes
yeux l'image, toute l'image, de ces lieux que je ne devais plus jamais revoir. C'est ainsi que je traversai

les longs corridors à hautes fenêtres grillagées où les yeux noirs m'étaient apparus pour la première fois.

Dieu vous protège, mes chers yeux noirs!... Je passai aussi devant le cabinet du principal, avec sa double

porte mystérieuse; puis, à quelques pas plus loin, devant le cabinet de M. Viot... Là, je m'arrêtai

subitement... O joie, ô délices! les clefs, les terribles clefs pendaient à la serrure, et le vent les faisait

doucement frétiller. Je les regardai un moment, ces clefs formidables, je les regardai avec une sorte de

terreur religieuse; puis, tout à coup, une idée de vengeance me vint. Traîtreusement, d'une main sacrilège,

je retirai le trousseau de la serrure, et, le cachant sous ma redingote je descendis l'escalier quatre à quatre.

Il y avait au bout de la cour des moyens un puits très profond. J'y courus d'une haleine... A cette heure la
cour était déserte; la fée aux lunettes n'avait pas encore relevé son rideau. Tout favorisait mon crime.

Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces misérables clefs qui m'avaient tant fait souffrir, je les

jetai dans le puits de toutes mes forces... Frinc! frinc! frinc! Je les entendis dégringoler, rebondir contre

les parois et tomber lourdement dans l'eau qui se referma sur elles; ce forfait commis, je m'éloignai

souriant.

Sous le porche, en sortant du collège, la dernière personne que je rencontrai fut M. Viot, mais un M. Viot
sans ses clefs, hagard, effaré, courant de droite et de gauche. Quand il passa près de moi, il me regarda un

moment avec angoisse. Le malheureux avait envie de me demander si je ne les avais pas vues.

Mais il n'osa pas... A ce moment, le portier lui criait du haut de l'escalier en se penchant: «Monsieur Viot,

je ne les trouve pas!» J'entendis l'homme aux clefs faire tout bas: «Oh! mon Dieu!» - Et il partit comme

un fou à la découverte.

J'aurais été heureux de jouir plus longtemps de ce spectacle, mais le clairon de la diligence sonnait sur la
place d'Armes, et je ne voulais pas qu'on partît sans moi.

Et maintenant, adieu pour toujours, grand collège enfumé, fait de vieux fer et de pierres noires; adieu,

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