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Alphonse Daudet - Le Petit Chose
- Oui, monsieur Barbette, répondis-je tranquillement, je pars aujourd'hui même.»
M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre; mais le bond de M. Barbette fut bien plus fort que celui de M. Cassagne, parce que je lui devais beaucoup d'argent.
«Comment! aujourd'hui même!
- Aujourd'hui même, et je cours de ce pas retenir ma place à la diligence.»
Je crus qu'ils allaient me sauter à la gorge.
«Et mon argent? dit M. Barbette.
- Et le mien?» hurla M. Cassagne.
Sans répondre, j'entrai dans la loge, et tirant gravement, à pleines mains, les belles pièces d'or de l'abbé Germane, je me mis à leur compter sur le bout de la table ce que je leur devais à tous les deux.
Ce fut un coup de théâtre! Les deux figures renfrognées se déridèrent, comme par magie... Quand ils eurent empoché leur argent, un peu honteux des craintes qu'ils m'avaient montrées, et tout joyeux d'être payés, ils s'épanchèrent en compliments de condoléance et en protestations d'amitié:
«Vraiment, monsieur Eyssette, vous nous quittez?... Oh! quel dommage! Quelle perte pour la maison!»
Et puis des oh! des ah! des hélas! des soupirs, des poignées de main, des larmes étouffées...
La veille encore, j'aurais pu me laisser prendre à ces dehors d'amitié; mais maintenant j'étais ferré à glace sur les questions de sentiment.
Le quart d'heure passé sous la tonnelle m'avait appris à connaître les hommes - du moins je le croyais ainsi - , et plus ces affreux gargotiers se montraient affables, plus ils m'inspiraient de dégoût. Aussi, coupant court à leurs effusions ridicules, je sortis du collège et m'en allai bien vite retenir ma place à la bienheureuse diligence qui devait m'emporter loin de tous ces monstres.
En revenant du bureau des messageries, je passai devant le café Barbette, mais je n'entrai pas; l'endroit me faisait horreur. Seulement, poussé par je ne sais quelle curiosité malsaine, je regardai à travers les vitres... Le café était plein de monde; c'était jour de poule au billard. On voyait parmi la fumée des pipes flamboyer les pompons des shakos et les ceinturons qui reluisaient pendus aux patères. Les nobles coeurs étaient au complet, il ne manquait que le maître d'armes.
Je regardai un moment ces grosses faces rouges que les glaces multipliaient, l'absinthe dansant dans les verres, les carafons d'eau-de-vie tout ébréchés sur le bord; et de penser que j'avais vécu dans ce cloaque je me sentis rougir... Je revis le petit Chose roulant autour du billard, marquant les points, payant le punch, humilié, méprisé, se dépravant de jour en jour, et mâchonnant sans cesse entre ses dents un tuyau de pipe ou un refrain de caserne... Cette vision m'épouvanta encore plus que celle que j'avais eue dans la salle du gymnase en voyant flotter la petite cravate violette. Je m'enfuis...
Or, comme je m'acheminais vers le collège, suivi d'un homme de la diligence pour emporter ma malle, je vis venir sur la place le maître d'armes, sémillant, une badine à la main, le feutre sur l'oreille, mirant sa moustache fine dans ses belles bottes vernies... De loin je le regardais avec admiration en me disant: «Quel dommage qu'un si bel homme porte une si vilaine âme!...» Lui, de son côté, m'avait aperçu et
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