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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

de ses chaussons sur le parquet. «Bonsoir, monsieur Viot! murmure le petit Chose. - Bonsoir, monsieur!»
répond à voix basse le surveillant; puis il s'éloigne, ses pas se perdent dans le corridor.

Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s'arrête un instant sur le palier pour voir si les
élèves ne se réveillent pas; mais tout est tranquille dans le dortoir.

Alors il descend, il se glisse à petits pas dans l'ombre des murs. La tramontane souffle tristement
par-dessous les portes. Au bas de l'escalier, en passant devant le péristyle, il aperçoit la cour blanche de

neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres.

Là-haut, près des toits, veille une lumière: c'est l'abbé Germane qui travaille à son grand ouvrage. Du
fond de son coeur le petit Chose envoie un dernier adieu, bien sincère à ce bon abbé; puis il entre dans

la salle....

Le vieux gymnase de l'école de marine est plein d'une ombre froide et sinistre. Par les grillages d'une
fenêtre un peu de lune descend et vient donner en plein sur le gros anneau de fer - oh! cet anneau, le petit

Chose ne fait qu'y penser depuis des heures - , sur le gros anneau de fer qui reluit comme de l'argent....

Dans un coin de la salle, un vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous

l'anneau, et monte dessus; il ne s'est pas trompé, c'est juste à la hauteur qu'il faut. Alors il détache sa

cravate, une longue cravate en soie violette qu'il porte chiffonnée autour de son cou, comme un ruban. Il

attache la cravate à l'anneau et fait un noeud coulant.... Une heure sonne. Allons! il faut mourir.... Avec

des mains qui tremblent, le petit Chose ouvre le noeud coulant. Une sorte de fièvre le transporte. Adieu,

Jacques! Adieu Mme Eyssette!...

Tout à coup un poignet de fer s'abat sur lui. Il se sent saisi par le milieu du corps et planté debout sur ses
pieds, au bas de l'escabeau. En même temps une voix rude et narquoise, qu'il connaît bien, lui dit: «En

voilà une idée, de faire du trapèze à cette heure!»

Le petit Chose se retourne, stupéfait.

C'est l'abbé Germane, l'abbé Germane sans sa soutane, en culotte courte, avec son rabat flottant sur son
gilet. Sa belle figure laide sourit tristement, à demi éclairée par la lune.... Une seule main lui a suffi pour

mettre le suicidé par terre; de l'autre main il tient encore sa carafe qu'il vient de remplir à la fontaine de la

cour.

De voir la tête effarée et les yeux pleins de larmes du petit Chose, l'abbé Germane a cessé de sourire, et il
répète, mais cette fois d'une voix douce et presque attendrie:

«Quelle drôle d'idée, mon cher Daniel, de faire du trapèze à cette heure!»

Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.

«Je ne fais pas du trapèze, monsieur l'abbé, je veux mourir.

- Comment!... mourir?... Tu as donc bien du chagrin?

- Oh!... répond le petit Chose avec de grosses larmes brûlantes qui roulent sur ses joues.

- Daniel, tu vas venir avec moi», dit l'abbé.

Le petit Daniel fait signe que non et montre l'anneau de fer avec la cravate.... L'abbé Germane le prend

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