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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Si vous voulez savoir quelle irrévocable décision vient de prendre le petit Chose, suivez-le jusqu'à
Sarlande, à travers cette grande plaine blanche; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville;

suivez-le sous le porche du collège; suivez-le dans la salle pendant la récréation, et remarquez

avec quelle singulière persistance il regarde le gros anneau de fer qui se balance au milieu; la récréation

finie, suivez-le encore jusqu'à l'étude, montez avec lui dans sa chaire, et lisez par-dessus son épaule cette

lettre douloureuse qu'il est en train d'écrire au milieu du vacarme et des enfants ameutés:

«_Monsieur Jacques Eyssette,
rue Bonaparte, à Paris.

«Pardonne-moi, mon bien-aimé Jacques, la douleur que je viens te causer. Toi qui ne pleurais plus, je
vais te faire pleurer encore une fois; ce sera la dernière par exemple.... Quand tu recevras cette lettre, ton

pauvre Daniel sera mort....»

Ici, le vacarme de l'étude redouble; le petit Chose s'interrompt et distribue quelques punitions de droite et
de gauche, mais gravement, sans colère. Puis il continue:

«Vois-tu! Jacques, j'étais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire autrement que de me tuer. Mon avenir
est perdu: on m'a chassé du collège: - c'est pour une histoire de femme, des choses trop longues à te

raconter; puis, j'ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j'ai honte, je m'ennuie, j'ai le dégoût, la vie me

fait peur.... J'aime mieux m'en aller....»

Le petit Chose est obligé de s'interrompre encore: «Cinq cents vers à l'élève Soubeyrol! Fouque et Loupi
en retenue dimanche!» Ceci fait, il achève sa lettre:

«Adieu, Jacques! J'en aurais encore long à te dire, mais je sens que je vais pleurer, et les élèves me
regardent. Dis à maman que j'ai glissé du haut d'un rocher, en promenade, ou bien que je me suis noyé,

en patinant. Enfin, invente une histoire, mais que la pauvre femme ignore toujours la vérité!...

Embrasse-la bien pour moi, cette chère mère; embrasse aussi notre père, et tâche de leur reconstruire vite

un beau foyer.... Adieu! je t'aime. Souviens-toi de Daniel.»

Cette lettre terminée, le petit Chose en commence tout de suite une autre ainsi conçue:

«Monsieur l'abbé, je vous prie de faire parvenir à mon frère Jacques la lettre que je laisse pour lui. En
même temps, vous couperez de mes cheveux, et vous en ferez un petit paquet pour ma mère.

«Je vous demande pardon du mal que je vous donne. Je me suis tué parce que j'étais trop malheureux ici.
Vous seul, monsieur l'abbé, vous êtes toujours montré très bon pour moi. Je vous en remercie.

«DANIEL EYSSETTE.»

Après quoi, le petit Chose met cette lettre et celle de Jacques sous une même grande enveloppe, avec
cette suscription: «La personne qui trouvera la première mon cadavre, est priée de remettre ce pli entre

les mains de l'abbé Germane.» Puis, toutes ses affaires terminées, il attend tranquillement la fin de

l'étude.

L'étude est finie. On soupe, on fait la prière, on monte au dortoir.

Les élèves se couchent; le petit Chose se promène de long en large, attendant qu'ils soient endormis.
Voici maintenant M. Viot qui fait sa ronde; on entend le cliquetis mystérieux de ses clefs et le bruit sourd

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