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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

«Pauvre ami, me disais-je, pourvu que j'arrive à temps!»

La trace des pas me conduisit ainsi jusqu'à la guinguette d'Espéron.

Cette guinguette était un endroit louche et de mauvais renom, où les débauchés de Sarlande faisaient
leurs parties fines. J'y étais venu plus d'une fois en compagnie des nobles coeurs, mais jamais je ne lui

avais trouvé une physionomie aussi sinistre que ce jour-là. Jaune et sale, au milieu de la blancheur

immaculée de la plaine, elle se dérobait, avec sa porte basse, ses murs décrépis et ses fenêtres aux vitres

mal lavées, derrière un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l'air honteuse du vilain métier qu'elle

faisait.

Comme j'approchais, j'entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de verres choqués.

«Grand Dieu! me dis-je en frémissant, c'est le coup de l'étrier.» Et je m'arrêtai pour reprendre haleine.

Je me trouvais alors sur le derrière de la guinguette; je poussai une porte à claire-voie, et j'entrai dans le
jardin. Quel jardin! Une grande haie dépouillée, des massifs de lilas sans feuilles, des tas de balayures sur

la neige, et des tonnelles toutes blanches qui ressemblaient à des huttes d'esquimaux. Cela était d'un triste

à faire pleurer.

Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussée, et la ripaillage devait chauffer à ce moment, car, malgré
le froid, on avait ouvert toutes grandes les deux fenêtres.

Je posais déjà le pied sur la première marche du perron, lorsque j'entendis quelque chose qui m'arrêta net
et me glaça: c'était mon nom prononcé au milieu de grands éclats de rires. Roger parlait de moi, et, chose

singulière, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait, les autres riaient à se tordre.

Poussé par une curiosité douloureuse, sentant bien que j'allais apprendre quelque chose d'extraordinaire,
je me rejetai en arrière et, sans être entendu de personne, grâce à la neige qui assourdissait comme un

tapis le bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui se trouvait fort à propos juste

au-dessous des fenêtres.

Je la reverrai toute ma vie, cette tonnelle; je reverrai toute ma vie la verdure morte qui la tapissait, son sol
boueux et sale, sa petite table peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d'eau.... A travers la

neige dont elle était chargée, le jour passait à peine; la neige fondait lentement et tombait sur ma tête

goutte à goutte.

C'est là, c'est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau, que j'ai appris combien les hommes
peuvent être méchants et lâches; c'est là que j'ai appris à douter, à mépriser, à haïr.... O vous qui me lisez,

Dieu vous garde d'entrer jamais dans cette tonnelle!... Debout, retenant mon souffle, rouge de colère et de

honte, j'écoutais ce qui se disait chez Espéron.

Mon bon ami le maître d'armes avait toujours la parole.... Il racontait l'aventure de Cécilia, la
correspondance amoureuse, la visite de M. le sous-préfet au collège, tout cela avec des enjolivements et

des gestes qui devaient être bien comiques, à en juger par les transports de l'auditoire.

«Vous comprenez, mes petits amours, disait-il de sa voix goguenarde, qu'on n'a pas joué pour rien la
comédie pendant trois ans sur le théâtre des zouaves. Vrai comme je vous parle! j'ai cru un moment la

partie perdue, et je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le bon vin du père Espéron.... Le

petit Eyssette n'avait rien dit, c'est vrai; mais il était temps de parler encore; et, entre nous, je crois qu'il

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