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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le premier mouvement de l'enthousiasme
passé, je me mis à faire des réflexions. Roger consentait à vivre, c'était bien; mais moi-même, qu'allais-je

devenir après que mon beau dévouement m'aurait mis à la porte du collège!

La situation n'était pas gaie, je voyais déjà le foyer singulièrement compromis, ma mère en larmes, et M.
Eyssette bien en colère. Heureusement je pensai à Jacques; quelle bonne idée sa lettre avait eue d'arriver

précisément le matin! C'était bien simple, après tout, ne m'écrivait-il pas que dans son lit il y avait place

pour deux? D'ailleurs, à Paris, on trouve toujours de quoi vivre...

Ici, une pensée horrible m'arrêta: pour partir, il fallait de l'argent; celui du chemin de fer d'abord, puis
cinquante-huit francs que je devais au portier, puis dix francs qu'un grand m'avait prêtés, puis des

sommes énormes inscrites à mon nom sur le livre de compte du café Barbette. Le moyen de se procurer

tout cet argent?

«Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien naïf de m'inquiéter pour si peu; Roger n'est-il pas là?
Roger est riche, il donne des leçons en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs à

moi qui viens de lui sauver la vie.»

Mes affaires ainsi réglées, j'oubliai toutes les catastrophes de la journée pour ne songer qu'à mon grand
voyage de Paris. J'étais très joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit à l'étude pour

savourer mon désespoir, eut l'air fort déçu en voyant ma mine réjouie. A dîner, je mangeai vite et bien;

dans la cour, je pardonnai les arrêts des élèves. Enfin l'heure de la classe sonna.

Le plus pressant était de voir Roger; d'un bond, je fus à sa chambre; personne à sa chambre. «Bon! me
dis-je en moi-même, il sera allé faire un tour au café Barbette», et cela ne m'étonna pas dans des

circonstances aussi dramatiques.

Au café Barbette, personne encore: «Roger, me dit-on, était allé à la Prairie avec les sous-officiers.» Que
diable pouvaient-ils faire là-bas par un temps pareil? Je commençais à être fort inquiet; aussi, sans

vouloir accepter une partie de billard qu'on m'offrait, je relevai le bas de mon pantalon et je m'élançai

dans la neige, du côté de la Prairie, à la recherche de mon bon ami le maître d'armes.

XII. L'ANNEAU DE FER

Des portes de Sarlande à la Prairie il y a bien une bonne demi-lieue; mais, du train dont j'allais, je dus ce
jour-là faire le trajet en moins d'un quart d'heure. Je tremblais pour Roger. J'avais peur que le pauvre

garçon n'eût, malgré sa promesse, tout raconté au principal pendant l'étude; je croyais voir encore luire la

crosse de son pistolet. Cette pensée lugubre me donnait des ailes.

Pourtant, de distance en distance, j'apercevais sur la neige la trace de pas nombreux allant vers la Prairie,
et de songer que le maître d'armes n'était pas seul, cela me rassurait un peu.

Alors, ralentissant ma course, je pensais à Paris, à Jacques, à mon départ.... Mais au bout d'un instant,
mes terreurs recommençaient.

«Roger va se tuer évidemment. Que serait-il venu chercher, sans cela, dans cet endroit désert, loin de la
ville? S'il amène avec lui ses amis du café Barbette, c'est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup de

l'étrier, comme ils disent.... Oh! ces militaires!...» Et me voilà courant de nouveau à perdre haleine.

Heureusement j'approchais de la Prairie dont j'apercevais déjà les grands arbres chargés de neige.

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