bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Petit Chose

«Regardez!» me dit-il.

Miséricorde! ma correspondance avec Cécilia.

....Elles y étaient toutes, toutes! Depuis celle qui commençait: «O Cécilia, quelquefois sur un rocher
sauvage....»
jusqu'au cantique d'actions de grâces: «Ange qui as consenti à passer une nuit sur la
terre....»
Et dire que toutes ces belles fleurs de rhétorique amoureuse, je les avais effeuillées sous les
pas d'une femme de chambre!... dire que cette personne, d'une situation tellement élevée, tellement, etc...,

décrottait tous les matins les socques de la sous-préfète...! On peut se figurer ma rage, ma confusion.

«Eh bien, qu'en dites-vous, seigneur don Juan? ricana le sous-préfet, après un moment de silence. Est-ce
que ces lettres sont de vous, oui ou non?»

Au lieu de répondre, je baissai la tête. Un mot pouvait me disculper; mais ce mot, je ne le prononçai pas.
J'étais prêt à tout souffrir plutôt que de dénoncer Roger.... Car remarquez bien qu'au milieu de cette

catastrophe, le petit Chose n'avait pas un seul instant soupçonné la loyauté de son ami. En reconnaissant

les lettres, il s'était dit tout de suite: «Roger aura eu la paresse de les recopier; il a mieux aimé faire une

partie de billard de plus et envoyer les miennes.» Quel innocent, ce petit Chose!

Quand le sous-préfet vit que je ne voulais pas répondre, il remit les lettres dans sa poche et, se tournant
vers le principal et son acolyte:

«Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste à faire.»

Sur quoi les clefs de M. Viot frétillèrent d'un air lugubre, et le principal répondit en s'inclinant jusqu'à
terre, «que M. Eyssette avait mérité d'être chassé sur l'heure; mais qu'afin d'éviter tout scandale, on le

garderait au collège encore huit jours». Juste le temps de faire venir un nouveau maître.

A ce terrible mot «chassé», tout mon courage m'abandonna. Je saluai sans rien dire et je sortis
précipitamment. A peine dehors, mes larmes éclatèrent.... Je courus d'un trait jusqu'à ma chambre, en

étouffant mes sanglots dans mon mouchoir....

Roger m'attendait; il avait l'air fort inquiet et se promenait à grands pas, de long en large.

En me voyant entrer, il vint vers moi:

«Monsieur Daniel!...» me dit-il, et son oeil m'interrogeait. Je me laissai tomber sur une chaise sans
répondre.

«Des pleurs, des enfantillages! reprit le maître d'armes d'un ton brutal, tout cela ne prouve rien. Voyons...
vite!... Que s'est-il passé?»

Alors je lui racontai dans tous ses détails toute l'horrible scène du cabinet.

A mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s'éclaircir; il ne me regardait plus du même
air rogue, et à la fin, quand il eut appris comment, pour ne pas le trahir, je m'étais laissé chasser du

collège, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement:

«Daniel, vous êtes un noble coeur.»

A ce moment, nous entendîmes dans la rue le roulement d'une voiture; c'était le sous-préfet qui s'en allait.

< page précédente | 52 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.