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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Quoi qu'il en soit, à mesure que je montais l'escalier, ma certitude devenait plus grande: secrétaire du
sous-préfet; je ne me sentais pas de joie....

En tournant le corridor, je rencontrai Roger. Il était très pâle; il me regarda comme s'il voulait me parler;
mais je ne m'arrêtai pas: le sous-préfet n'avait pas le temps d'attendre.

Quand j'arrivai devant le cabinet du principal, le coeur me battait bien fort, je vous jure. Secrétaire de M.
le sous-préfet! Il fallut m'arrêter un instant pour reprendre haleine; je rajustai ma cravate, je donnai avec

mes doigts un petit tour à mes cheveux et je tournai le bouton de la porte doucement.

Si j'avais su ce qui m'attendait!

M. le sous-préfet était debout, appuyé négligemment au marbre de la cheminée et souriant dans ses
favoris blonds. M. le principal, en robe de chambre, se tenait près de lui humblement, son bonnet de

velours à la main et M. Viot, appelé en hâte, se dissimulait dans un coin.

Dès que j'entrai, le sous-préfet prit la parole.

«C'est donc monsieur, dit-il en me désignant, qui s'amuse à séduire nos femmes de chambre?»

Il avait prononcé cette phrase d'une voix claire, ironique et sans cesser de sourire. Je crus d'abord qu'il
voulait plaisanter et je ne répondis rien, mais le sous-préfet ne plaisantait pas; après un moment de

silence, il reprit en souriant toujours:

«N'est-ce pas à monsieur Daniel Eyssette que j'ai l'honneur de parler, à monsieur Daniel Eyssette qui a
séduit la femme de chambre de ma femme?»

Je ne savais de quoi il s'agissait; mais en entendant ce mot de femme de chambre, qu'on me jetait ainsi à
la figure pour la seconde fois, je me sentis rouge de honte, et ce fut avec une véritable indignation que je

m'écriai:

«Une femme de chambre, moi!... Je n'ai jamais séduit de femme de chambre.»

A cette réponse, je vis un éclair de mépris jaillir des lunettes du principal, et j'entendis les clefs murmurer
dans leur coin: «Quelle effronterie!»

Le sous-préfet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette de la cheminée un petit paquet de
papiers que je n'avais pas aperçus d'abord, puis se tournant vers moi et les agitant négligemment:

«Monsieur, dit-il, voici des témoignages fort graves qui vous accusent. Ce sont des lettres qu'on a
surprises chez la demoiselle en question. Elles ne sont pas signées, il est vrai, et, d'un autre côté, la

femme de chambre n'a voulu nommer personne. Seulement, dans ces lettres il est souvent parlé du

collège, et, malheureusement pour vous, M. Viot a reconnu votre écriture et votre style....»

Ici les clefs grincèrent férocement et le sous-préfet, souriant toujours, ajouta:

«Tout le monde n'est pas poète au collège de Sarlande.»

A ces mots, une idée fugitive me traversa l'esprit: je voulus voir de près ces papiers. Je m'élançai; le
principal eut peur d'un scandale et fit un geste pour me retenir. Mais le sous-préfet me tendit le dossier

tranquillement.

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