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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Robinson» qu'autre chose; jamais je n'en pus rien tirer. Malgré cela, je l'aimais beaucoup et j'en avais le
plus grand soin.

Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austère solitude, lorsqu'un matin il m'arriva une
chose vraiment extraordinaire. Ce jour-là, j'avais quitté ma cabane de bonne heure et je faisais, armé

jusqu'aux dents, un voyage d'exploration à travers mon île.... Tout à coup, je vis venir de mon côté un

groupe de trois ou quatre personnes, qui parlaient à voix très haute et gesticulaient vivement. Juste Dieu!

des hommes dans mon île! Je n'eus que le temps de me jeter derrière un bouquet de lauriers-roses, et à

plat ventre, s'il vous plaît.... Les hommes passèrent près de moi sans me voir.... Je crus distinguer la voix

du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu; mais, c'est égal, dès qu'ils furent loin je sortis de ma

cachette et je les suivis à distance pour voir ce que tout cela deviendrait....

Ces étrangers restèrent longtemps dans mon ile.... Ils la visitèrent d'un bout à l'autre dans tous ses détails.
Je les vis entrer dans mes grottes et sonder avec leurs cannes la profondeur de mes océans. De temps en

temps ils s'arrêtaient et remuaient la tête. Toute ma crainte était qu'ils ne vinssent à découvrir mes

résidences.... Que serais-je devenu, grand Dieu! Heureusement, il n'en fut rien, et au bout d'une

demi-heure, les hommes se retirèrent sans se douter seulement que l'ile était habitée. Dès qu'ils furent

partis, je courus m'enfermer dans une de mes cabanes, et passai là le reste du jour à me demander quels

étaient ces hommes et ce qu'ils étaient venus faire.

J'allais le savoir bientôt.

Le soir, à souper, M. Eyssette nous annonça solennellement que la fabrique était vendue, et que, dans un
mois, nous partirions tous pour Lyon, où nous allions demeurer désormais.

Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique vendue!... Eh bien, et mon île, mes
grottes, mes cabanes?

Hélas! l'île, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu; il fallait tout quitter, Dieu, que je
pleurais!...

Pendant un mois, tandis qu'à la maison on emballait les glaces, la vaisselle, je me promenais triste et seul
dans ma chère fabrique. Je n'avais plus le coeur à jouer, vous pensez... oh! non... J'allais m'asseoir dans

tous les coins, et regardant les objets autour de moi, je leur parlais comme à des personnes; je disais aux

platanes: «Adieu, mes chers amis!» et aux bassins: «C'est fini, nous ne nous verrons plus!» Il y avait dans

le fond du jardin un grand grenadier dont les belles fleurs rouges s'épanouissaient au soleil. Je lui dis en

sanglotant: «Donne-moi une de tes fleurs.» Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine, en souvenir de lui.

J'étais très malheureux.

Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient sourire: d'abord la pensée de
monter sur un navire, puis la permission qu'on m'avait donnée d'emporter mon perroquet avec moi. Je me

disais que Robinson avait quitté son île dans des conditions à peu près semblables, et cela me donnait du

courage.

Enfin, le jour du départ arriva. M. Eyssette était déjà à Lyon depuis une semaine. Il avait pris les devants
avec les gros meubles. Je partis donc en compagnie de Jacques, de ma mère et de la vieille Annou. Mon

grand frère l'abbé ne partait pas, mais il nous accompagna jusqu'à la diligence de Beaucaire, et aussi le

concierge Colombe nous accompagna. C'est lui qui marchait devant en poussant une énorme brouette

chargée de malles. Derrière venait mon frère l'abbé, donnant le bras à Mme Eyssette.

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