bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Petit Chose

- Eh bien, je suis votre homme, et nous commencerons quand vous voudrez; seulement, pour que nos
lettres n'aient pas l'air d'être empruntées au Parfait secrétaire, il faudra me donner quelques

renseignements sur la personne....

Le maître d'armes regarda autour de lui d'un air méfiant, puis tout bas il me dit, en me fourrant ses
moustaches dans l'oreille:

"C'est une blonde de Paris. Elle sent bon comme une fleur et s'appelle Cécilia."

Il ne put pas m'en confier davantage, à cause de la situation de la personne, situation tellement, etc. -
mais ces renseignements me suffisaient, et le soir même - , pendant l'étude - , j'écrivis ma première lettre

à la blonde Cécilia.

Cette singulière correspondance entre le petit Chose et cette mystérieuse personne dura près d'un mois.
Pendant un mois, j'écrivis en moyenne deux lettres de passion par jour. De ces lettres, les unes étaient

tendres et vaporeuses comme le Lamartine d'Elvire, les autres enflammées et rugissantes comme le

Mirabeau de Sophie. Il y en avait qui commençaient par ces mots: «O Cécilia, quelquefois, sur un

rocher sauvage...»
et qui finissaient par ceux-ci: «On dit qu'on en meurt... essayons!» Puis,
de temps en temps, la Muse s'en mêlait:

Oh! ta lèvre, ta lèvre ardente!
Donne-la-moi! donne-la-moi!

Aujourd'hui, j'en parle en riant; mais à l'époque, le petit Chose ne riait pas, je vous le jure, et tout cela se
faisait très sérieusement. Quand j'avais terminé une lettre, je la donnais à Roger pour qu'il la recopiât de

sa belle écriture de sous-officier; lui, de son côté, quand il recevait des réponses (car elle répondait, la

malheureuse!), il me les apportait bien vite, et je basais mes opérations là-dessus.

Le jeu me plaisait en somme; peut-être même me plaisait-il un peu trop. Cette blonde invisible, parfumée
comme un lilas blanc, ne me sortait plus de l'esprit. Par moments, je me figurais que j'écrivais pour mon

propre compte; je remplissais mes lettres de confidences toutes personnelles, de malédictions contre la

destinée, contre ces êtres vils et méchants au milieu desquels j'étais obligé de vivre: «O Cécilia, si tu

savais comme j'ai besoin de ton amour!»

Parfois aussi, quand le grand Roger venait me dire en frisant sa moustache: «Ça mord! ça mord!...
continuez!» j'avais de secrets mouvements de dépit, et je pensais en moi-même: «Comment peut-elle

croire que c'est ce gros réjoui, ce Fanfan la Tulipe, qui lui écrit ces chefs-d'oeuvre de passion et de

mélancolie?»

Elle le croyait pourtant; elle le croyait si bien qu'un jour, le maître d'armes, triomphant, m'apporta cette
réponse qu'il venait de recevoir: «A neuf heures, ce soir, derrière la sous-préfecture!»

Est-ce à l'éloquence de mes lettres ou à la longueur de ses moustaches que Roger dut son succès? Je vous
laisse, mesdames, le soin de décider. Toujours est-il que cette nuit-là, dans son dortoir mélancolique, le

petit Chose eut un sommeil très agité. Il rêva qu'il était grand, qu'il avait des moustaches, et que des

dames de Paris - occupant des situations tout à fait extraordinaires - lui donnaient des rendez-vous

derrière les sous-préfectures....

Le plus comique, c'est que le lendemain, il me fallut écrire une lettre d'actions de grâces et remercier

< page précédente | 48 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.