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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

ils connurent mon histoire avec le marquis et la résolution que j'avais prise, ils vinrent, l'un après l'autre,
me serrer la main: «Bravo, jeune homme, très bien.»

Moi aussi j'étais un noble coeur. Je fis venir un punch, on but à mon triomphe, et il fut décidé entre
nobles coeurs que je tuerais le marquis de Boucoyran à la fin de l'année scolaire.

X. LES MAUVAIS JOURS

L'hiver était venu, un hiver sec, terrible et noir, comme il en fait dans ces pays de montagnes. Avec leurs
grands arbres sans feuilles et leur sol gelé plus dur que la pierre, les cours du collège étaient tristes à voir.

On se levait avant le jour, aux lumières; il faisait froid; de la glace dans les lavabos.... Les élèves n'en

finissaient plus; la cloche était obligée de les appeler plusieurs fois. «Plus vite, messieurs!» criaient les

maîtres en marchant de long en large pour se réchauffer.... On formait les rangs en silence, tant bien que

mal, et on descendait à travers le grand escalier à peine éclairé et les longs corridors où soufflaient les

bises mortelles de l'hiver.

Un mauvais hiver pour le petit Chose!

Je ne travaillais plus. A l'étude, la chaleur malsaine du poêle me faisait dormir. Pendant les classes,
trouvant ma mansarde trop froide, je courais m'enfermer au café Barbette et n'en sortais qu'au dernier

moment. C'était là maintenant que Roger me donnait ses leçons; la rigueur du temps nous avait chassés

de la salle d'armes et nous nous escrimions au milieu du café avec les queues de billard, en buvant du

punch. Les sous-officiers jugeaient les coups; tous ces nobles coeurs m'avaient décidément admis dans

leur intimité et m'enseignaient chaque jour une nouvelle botte infaillible pour tuer ce pauvre marquis de

Boucoyran. Ils m'apprenaient aussi comment on édulcore une absinthe, et quand ces messieurs jouaient

au billard, c'était moi qui marquais les points....

Un mauvais hiver pour le petit Chose!

Un matin de ce triste hiver, comme j'entrais au café Barbette - j'entends encore le fracas du billard et le
ronflement du gros poêle en faïence - , Roger vint à moi précipitamment: «Deux mots, monsieur

Daniel!» et m'emmena dans la salle du fond, d'un air tout à fait mystérieux.

Il s'agissait d'une confidence amoureuse.... Vous pensez si j'étais fier de recevoir les confidences d'un
homme de cette taille. Cela me grandissait toujours un peu.

Voici l'histoire. Ce sacripant de maître d'armes avait rencontré par la ville, en un certain endroit qu'il ne
pouvait pas nommer, certaine personne dont il s'était follement épris. Cette personne occupait à Sarlande

une situation tellement élevée, - hum! hum! vous m'entendez bien! - tellement extraordinaire, que le

maître d'armes en était encore à se demander comment il avait osé lever les yeux si haut. Et pourtant,

malgré la situation de la personne - situation tellement élevée, tellement, etc. - , il ne désespérait pas de

s'en faire aimer, et même il croyait le moment venu de lancer quelques déclarations épistolaires.

Malheureusement les maîtres d'armes ne sont pas très adroits aux exercices de la plume. Passe encore s'il

ne s'agissait que d'une grisette; mais avec une personne dans une situation tellement, etc., ce n'était pas

du style de cantine qu'il fallait, et même un bon poète ne serait pas de trop.

«Je vois ce que c'est, dit le petit Chose d'un air entendu; vous avez besoin qu'on vous trousse quelques
poulets galants pour envoyer à la personne, et vous avez songé à moi.

- Précisément, répondit le maître d'armes.

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