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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

plaindre à leur père. Je finis par ne plus m'occuper d'eux.

Au milieu de tout cela, j'avais une idée fixe: me venger des Boucoyran. Je revoyais toujours la figure
impertinente du vieux marquis, et mes oreilles étaient restées rouges de la menace qui leur avait été faite.

D'ailleurs eussé-je voulu oublier ces affronts, je n'aurais pas pu y parvenir; deux fois par semaine, les

jours de promenade, quand les divisions passaient devant le café de l'Évêché, j'étais sûr de trouver M. de

Boucoyran, le père, planté devant la porte, au milieu d'un groupe d'officiers de la garnison, tous nu-tête et

leurs queues de billard à la main. Ils nous regardaient venir de loin avec des rires goguenards; puis,

quand la division était à portée de la voix, le marquis criait très fort, en me toisant d'un air de

provocation: «Bonjour, Boucoyran!»

«Bonjour, mon père!» glapissait l'affreux enfant du milieu des rangs. Et les officiers, les élèves, les
garçons du café, tout le monde riait....

Le «Bonjour, Boucoyran!» était devenu un supplice pour moi, et pas moyen de m'y soustraire. Pour aller
à la Prairie, il fallait absolument passer devant le café de l'Évêché, et pas une fois mon persécuteur ne

manquait au rendez-vous.

J'avais par moments des envies folles d'aller à lui et de le provoquer; mais deux raisons me retenaient:
d'abord toujours la peur d'être chassé, puis la rapière du marquis, une grande diablesse de colichemarde

qui avait fait tant de victimes lorsqu'il était dans les gardes du corps.

Pourtant, un jour, poussé à bout, j'allai trouver Roger, le maître d'armes et, de but en blanc, je lui déclarai
ma résolution de me mesurer avec le marquis. Roger, à qui je n'avais pas parlé depuis longtemps,

m'écouta d'abord avec une certaine réserve; mais, quand j'eus fini, il eut un mouvement d'effusion et me

serra chaleureusement les deux mains.

«Bravo! monsieur Daniel! Je le savais bien, moi, qu'avec cet air-là vous ne pouviez pas être un
mouchard. Aussi, pourquoi diable étiez-vous toujours fourré avec votre M. Viot? Enfin, on vous

retrouve; tout est oublié. Votre main! Vous êtes un noble coeur! Maintenant, à votre affaire! Vous avez

été insulté? Bon! Vous voulez en tirer réparation? Très bien! Vous ne savez pas le premier mot des

armes? Bon! bon! très bien! très bien! Vous voulez que je vous empêche d'être embroché par ce vieux

dindon? Parfait! Venez à la salle, et, dans six mois, c'est vous qui l'embrocherez.»

D'entendre cet excellent Roger épouser ma querelle avec tant d'ardeur, j'étais rouge de plaisir. Nous
convînmes des leçons: trois heures par semaine; nous convînmes aussi du prix qui serait un prix

exceptionnel (exceptionnel en effet! j'appris plus tard qu'on me faisait payer deux fois plus cher que les

autres). Quand toutes ces conventions furent réglées, Roger passa familièrement son bras sous le mien.

«Monsieur Daniel, me dit-il, il est trop tard pour prendre aujourd'hui notre première leçon; mais nous
pouvons toujours aller conclure notre marché au café Barbette. Allons! voyons, pas d'enfantillage! est-ce

qu'il vous fait peur, par hasard, le café Barbette?... Venez donc, sacrebleu! tirez-vous un peu de ce

saladier de cuistres. Vous trouverez là-bas des amis, de bons garçons, triple nom! de nobles coeurs, et

vous quitterez vite avec eux ces manières de femmelette qui vous font tort.»

Hélas! je me laissai tenter. Nous allâmes au café Barbette. Il était toujours le même, plein de cris, de
fumée, de pantalons garance; les mêmes shakos, les mêmes ceinturons pendaient aux mêmes patères.

Les amis de Roger me reçurent à bras ouverts. Il avait bien raison, c'étaient tous de nobles coeurs! Quand

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