bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Petit Chose

«Messieurs, dit-il en s'adressant aux élèves, nous venons ici remplir une mission pénible, très pénible. Un
de vos maîtres s'est rendu coupable d'une faute si grave, qu'il est de notre devoir de lui infliger un blâme

public.»

Là-dessus le voilà parti à m'infliger un blâme qui dura au moins un grand quart d'heure. Tous les faits
dénaturés: le marquis était le meilleur élève du collège; je l'avais brutalisé sans raison, sans excuse. Enfin

j'avais manqué à tous mes devoirs.

Que répondre à ces accusations?

De temps en temps, j'essayais de me défendre. «Pardon, monsieur le principal!...» Mais le principal ne
m'écoutait pas, et il m'infligea son blâme jusqu'au bout.

Après lui, M. de Boucoyran, le père, prit la parole et de quelle façon!... Un véritable réquisitoire.
Malheureux père! On lui avait presque assassiné son enfant. Sur ce pauvre petit être sans défense, on

s'était rué comme... comme... comment dirait-il?... comme un buffle, comme un buffle sauvage. L'enfant

gardait le lit depuis deux jours. Depuis deux jours, sa mère en larmes, le veillait...

Ah! s'il avait eu affaire à un homme, c'est lui, M. de Boucoyran le père, qui se serait chargé de venger
son enfant! Mais On n'était qu'un galopin dont il avait pitié. Seulement qu'On se le tînt pour dit: si jamais

On touchait encore à un cheveu de son fils, On se ferait couper les deux oreilles tout net...

Pendant ce beau discours, les élèves riaient sous cape, et les clefs de M. Viot frétillaient de plaisir.
Debout, dans sa chaire, pâle de rage, le pauvre On écoutait toutes ces injures, dévorait toutes ces

humiliations et se gardait bien de répondre. Si On avait répondu, On aurait été chassé du collège; et alors

où aller?

Enfin, au bout d'une heure, quand ils furent à sec d'éloquence, ces trois messieurs se retirèrent. Derrière
eux, il se fit dans l'étude un grand brouhaha. J'essayai, mais vainement, d'obtenir un peu de silence; les

enfants me riaient au nez. L'affaire Boucoyran avait achevé de tuer mon autorité.

Oh! ce fut une terrible affaire!

Toute la ville s'en émut... Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les cafés, à la musique, on ne parlait
pas d'autre chose. Les gens bien informés donnaient des détails à faire dresser les cheveux. Il parait que

ce maître d'étude était un monstre, un ogre. Il avait torturé l'enfant avec des raffinements inouïs de

cruauté. En parlant de lui, on ne disait plus que «le bourreau».

Quand le jeune Boucoyran s'ennuya de rester au lit, ses parents l'installèrent sur une chaise longue, au
plus bel endroit de leur salon, et pendant huit jours, ce fut à travers ce salon une procession interminable.

L'intéressante victime était l'objet de toutes les attentions.

Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et à chaque fois, le misérable inventait quelque
nouveau détail. Les mères frémissaient; les vieilles demoiselles l'appelaient «pauvre ange!» et lui

glissaient des bonbons. Le journal de l'opposition profita de l'aventure et fulmina contre le collège un

article terrible au profit d'un établissement religieux des environs....

Le principal était furieux; et, s'il ne me renvoya pas, je ne le dus qu'à la protection du recteur.... Hélas! il
eût mieux valu pour moi être renvoyé tout de suite. Ma vie dans le collège était devenue impossible. Les

enfants ne m'écoutaient plus; au moindre mot, ils me menaçaient de faire comme Boucoyran, d'aller se

< page précédente | 45 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.