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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

banc.

Le misérable tenait cachée sous sa tunique une énorme règle en fer. A peine eus-je levé la main, qu'il
m'assena sur le bras un coup terrible. La douleur m'arracha un cri.

Toute l'étude battit des mains.

«Bravo, marquis!»

Pour le coup, je perdis la tête. D'un bond, je fus sur la table, d'un autre sur le marquis; et alors, le prenant
à la gorge, je fis si bien, des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l'arrachai de sa place et qu'il s'en

alla rouler hors de l'étude jusqu'au milieu de la cour... Ce fut l'affaire d'une seconde; je ne me serais

jamais cru tant de vigueur.

Les élèves étaient consternés. On ne criait plus: «Bravo, marquis!» On avait peur. Boucoyran, le fort des
forts, mis à la raison par ce gringalet de pion! Quelle aventure!... Je venais de gagner en autorité ce que le

marquis venait de perdre en prestige.

Quand je remontai dans ma chaire, pâle encore et tremblant d'émotion, tous les visages se penchèrent
vivement sur les pupitres. L'étude était matée. Mais le principal, M. Viot, qu'allaient-ils penser de cette

affaire? Comment! j'avais osé lever la main sur un élève! sur le marquis de Boucoyran! sur le noble du

collège! Je voulais donc me faire chasser!

Ces réflexions, qui me venaient un peu tard, me troublèrent dans mon triomphe. J'eus peur, à mon tour.
Je me disais: «C'est sûr, le marquis est allé se plaindre.» Et, d'une minute à l'autre, je m'attendais à voir

entrer le principal. Je tremblai jusqu'à la fin de l'étude; pourtant, personne ne vint.

A la récréation, je fus très étonné de voir Boucoyran rire et jouer avec les autres. Cela me rassura un peu;
et, comme toute la journée se passa sans encombres, je m'imaginai que mon drôle se tiendrait coi et que

j'en serai quitte pour la peur.

Par malheur, le jeudi suivant était jour de sortie, M. le marquis ne rentra pas au dortoir. J'eus comme un
pressentiment et je ne dormis pas de toute la nuit.

Le lendemain, à la première étude, les élèves chuchotaient en regardant la place de Boucoyran qui restait
vide. Sans en avoir l'air, je mourais d'inquiétude.

Vers les sept heures, la porte s'ouvrit d'un coup sec. Tous les enfants se levèrent.

J'étais perdu...

Le principal entra le premier, puis M. Viot derrière lui, puis enfin un grand vieux, boutonné jusqu'au
menton dans une longue redingote et cravaté d'un col de crin haut de quatre doigts. Celui-là, je ne le

connaissais pas, mais je compris tout de suite que c'était M. de Boucoyran le père. Il tortillait sa longue

moustache et bougonnait entre ses dents.

Je n'eus pas même le courage de descendre de ma chaire pour faire honneur à ces messieurs; eux non
plus, en entrant, ne me saluèrent pas. Ils prirent position tous les trois au milieu de l'étude et, jusqu'à leur

sortie, ne regardèrent pas une seule fois de mon côté.

Ce fut le principal qui ouvrit le feu.

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