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Alphonse Daudet - Le Petit Chose
grenouilles: en un clin d'oeil tout le monde se retrouvait à sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis il me regardait ironiquement et se retirait sans rien dire.
J'étais très malheureux. Les maîtres, mes collègues, se moquaient de moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil; il y avait sans doute du M. Viot là-dessous... Pour m'achever, survint Boucoyran.
Oh! cette affaire Boucoyran! Je suis sûr qu'elle est restée dans les annales du collège et que les Sarlandais en parlent encore aujourd'hui... Moi aussi, je veux en parler de cette terrible affaire. Il est temps que le public sache la vérité...
Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front, et l'allure d'un valet de ferme: tel était le marquis de Boucoyran, terreur de la cour des moyens et seul échantillon de la noblesse cévenole au collège de Sarlande. Le principal tenait beaucoup à cet élève, en considération du vernis aristocratique que sa présence donnait à l'établissement. Dans le collège, on ne l'appelait que le «marquis». Tout le monde le craignait; moi-même je subissais l'influence générale et je ne lui parlais qu'avec des ménagements.
Pendant quelque temps, nous vécûmes en assez bons termes.
M. le marquis avait bien par-ci par-là certaines façons impertinentes de me regarder ou de me répondre qui rappelaient par trop l'Ancien Régime, mais j'affectais de n'y point prendre garde, sentant que j'avais affaire à forte partie.
Un jour cependant, ce faquin de marquis se permit de répliquer, en pleine étude, avec une insolence telle que je perdis toute patience.
«Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid, prenez vos livres et sortez sur-le-champ.»
C'était un acte d'autorité inouï pour ce drôle. Il en resta stupéfait et me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.
Je compris que je m'engageais dans une méchante affaire, mais j'étais trop avancé pour reculer.
«Sortez, monsieur de Boucoyran!...» commandai-je de nouveau.
Les élèves attendaient, anxieux... Pour la première fois, j'avais du silence.
A ma seconde injonction, le marquis, revenu de sa surprise, me répondit, il fallait voir de quel air: «Je ne sortirai pas!»
Il y eut parmi toute l'étude, un murmure d'admiration. Je me levai dans ma chaire, indigné.
«Vous ne sortirez pas, monsieur?... C'est ce que nous allons voir.»
Et je descendis...
Dieu m'est témoin qu'à ce moment-là toute idée de violence était bien loin de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermeté de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit à ricaner d'une façon si méprisante, que j'eus le geste de le prendre au collet pour le faire sortir de son
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