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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Le poème est fini... Silence de mort!... Pendant la lecture, les enfants ont emporté leurs assiettes à l'autre
bout de la prairie, et mangent leurs pâtés, tranquilles, loin, bien loin, de l'élève Ménalque et Dorilas. M.

Viot les regarde de sa place avec un sourire amer... Les professeurs ont tenu bon, mais pas un n'a le

courage d'applaudir... Infortuné M. Viot! C'est une vraie déroute. Le principal essaie de le consoler: «Le

sujet était aride, messieurs, mais le poète s'en est bien tiré.»

«Moi, je trouve cela très beau», dit effrontément le petit Chose, à qui son triomphe commence à faire
peur.

Lâchetés perdues! M. Viot ne veut pas être consolé. Il s'incline sans répondre et garde son sourire amer...
Il le garde tout le jour, et le soir, en rentrant, au milieu des chants des élèves, des couacs de la musique et

du fracas des tapissières roulant sur les pavés de la ville endormie, le petit Chose entend dans l'ombre,

près de lui, les clefs de son rival qui grondent d'un air méchant: «Frinc! frinc! frinc! monsieur le poète,

nous vous revaudrons cela!»

IX. L'AFFAIRE BOUCOYRAN

Avec la Saint-Théophile, voilà les vacances enterrées.

Les jours qui suivirent furent tristes; un vrai lendemain de mardi gras. Personne ne se sentait en train, ni
les maîtres, ni les élèves. On s'installait... Après deux grands mois de repos, le collège avait peine à

reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal, comme ceux d'une vieille horloge,

qu'on aurait depuis longtemps oublié de remonter. Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de M. Viot,

tout se régularisa. Chaque jour, aux mêmes heures, au son de la même cloche, on vit de petites portes

s'ouvrir dans les cours et des litanies d'enfants, roides comme des soldats de bois, défiler deux par deux

sous les arbres; puis la cloche sonnait encore, ding! dong! - et les mêmes enfants repassaient sous les

mêmes petites portes. Ding! dong! Levez-vous. Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous!

Ding! dong! Amusez-vous. Et cela pour toute l'année.

O triomphe du règlement! Comme l'élève Ménalque aurait été heureux de vivre, sous la férule de M.
Viot, dans le collège modèle de Sarlande...

Moi seul, je faisais ombre à cet adorable tableau. Mon étude ne marchait pas. Les terribles
moyens
m'étaient revenus de leurs montagnes, plus laids, plus âpres, plus féroces que jamais. De
mon côté, j'étais aigri; la maladie m'avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien supporter...

Trop doux l'année précédente, je fus trop sévère cette année... J'espérais ainsi mater ces méchants drôles,

et, pour la moindre incartade, je foudroyais toute l'étude de pensums et de retenues...

Ce système ne me réussit pas. Mes punitions, à force d'être prodiguées, se déprécièrent et tombèrent aussi
bas que les assignats de l'an IV... Un jour, je me sentis débordé. Mon étude était en pleine révolte, et je

n'avais plus de munitions pour faire tête à l'émeute. Je me vois encore dans ma chaire, me débattant

comme un beau diable, au milieu des cris, des pleurs, des grognements, des sifflements: «A la porte!...

Cocorico!... kss!... kss!... Plus de tyrans!... C'est une injustice!...» Et les encriers pleuvaient, et les papiers

mâchés s'épataient sur mon pupitre, et tous ces petits monstres - sous prétexte de réclamations - se

pendaient par grappes à ma chaire, avec des hurlements de macaques.

Quelquefois, en désespoir de cause, j'appelais M. Viot à mon secours. Pensez quelle humiliation! Depuis
la Saint-Théophile, l'homme aux clefs me tenait rigueur et je le sentais heureux de ma détresse. Quand il

entrait dans l'étude brusquement, ses clefs à la main, c'était comme une pierre dans un étang de

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