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Alphonse Daudet - Le Petit Chose
Le petit Chose se met à écrire; il écrit toute la nuit; puis, quand le matin est venu, il s'aperçoit que cette interminable lettre ne contient que trois mots, vous m'entendez bien; seulement ces trois mots sont les plus éloquents du monde, et il compte qu'ils produiront un très grand effet.
Attention, maintenant!... Les yeux noirs vont venir... Le petit Chose est très ému; il a préparé sa lettre d'avance et se jure de la remettre dès qu'on arrivera... Voici comment cela va se passer. Les yeux noirs entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table. «Bonjour, monsieur Daniel!...» Alors, lui, leur dira tout de suite, très courageusement: «Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous.»
Mais chut!... Un pas d'oiseau dans le corridor... Les yeux noirs approchent... Le petit Chose tient la lettre à la main. Son coeur bat; il va mourir...
La porte s'ouvre... Horreur!...
A la place des yeux noirs, paraît la vieille fée, la terrible fée aux lunettes.
Le petit Chose n'ose pas demander d'explications; mais il est consterné... Pourquoi ne sont-ils pas revenus?... Il attend le soir avec impatience... Hélas!... le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas, ni le lendemain non plus, ni les jours d'après, ni jamais.
On a chassé les yeux noirs. On les a renvoyés aux Enfants trouvés, où ils resteront enfermés pendant quatre ans, jusqu'à leur majorité... Les yeux noirs volaient du sucre!...
Adieu les beaux jours de l'infirmerie! les yeux noirs s'en sont allés, et pour comble de malheur, voilà les élèves qui reviennent... Eh quoi! déjà la rentrée... Oh! que ces vacances ont été courtes!
Pour la première fois depuis six semaines, le petit Chose descend dans les cours, pâle, maigre, plus petit Chose que jamais... Tout le collège se réveille. On le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d'eau. Férocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se démènent. Terrible M. Viot, il a profité des vacances pour ajouter quelques articles à son règlement et quelques clefs à son trousseau. Le petit Chose n'a qu'à bien se tenir.
Chaque jour, il arrive des élèves... Clic! clac! On revoit devant la porte les chars à bancs et les berlines de la distribution des prix... Quelques anciens manquent à l'appel, mais des nouveaux les remplacent. Les divisions se reforment. Cette année comme l'an dernier, le petit Chose aura l'étude des moyens. Le pauvre pion tremble déjà. Après tout, qui sait? Les enfants seront peut-être moins méchants cette année-ci.
Le matin de la rentrée, grande musique à la chapelle. C'est la messe du Saint-Esprit... Veni, creator Spiritus!... Voici M. le principal avec son bel habit noir et la petite palme d'argent à la boutonnière. Derrière lui, se tient l'état-major des professeurs en toge de cérémonie: les sciences ont l'hermine orange; les humanités, l'hermine blanche. Le professeur de seconde, un freluquet, s'est permis des gants de couleur tendre et une toque de fantaisie; M. Viot n'a pas l'air content. Veni, creator Spiritus!... Au fond de l'église, pêle-mêle avec les élèves, le petit Chose regarde d'un oeil d'envie les toges majestueuses et les palmes d'argent... Quand sera-t-il professeur, lui aussi?... Quand pourra-t-il reconstruire le foyer? Hélas! avant d'en arriver là, que de temps encore et que de peines! Veni, creator Spiritus!... Le petit Chose se sent l'âme triste; l'orgue lui donne envie de pleurer... Tout à coup, là-bas, dans un coin du choeur, il aperçoit une belle figure ravagée qui lui sourit. Ce sourire fait du bien au petit Chose, et, de revoir l'abbé Germane, le voilà plein de courage et tout ragaillardi! Veni, creator Spiritus!...
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