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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Cependant les vacances approchaient. On entendait tout le jour les élèves de la musique répétant, dans la
classe de dessin, des polkas et des airs de marche pour la distribution des prix. Ces polkas réjouissaient

tout le monde. Le soir, à la dernière étude, on voyait sortir des pupitres une foule de petits calendriers, et

chaque enfant rayait sur le sien le jour qui venait de finir: «Encore un de moins!» Les cours étaient

pleines de planches pour l'estrade; on battait des fauteuils, on secouait les tapis... plus de travail, plus de

discipline. Seulement, toujours, jusqu'au bout, la haine du pion et les farces, les terribles farces.

Enfin, le grand jour arriva. Il était temps; je n'y pouvais plus tenir.

On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens... je la vois encore avec sa tente bariolée, ses
murs couverts de draperies blanches, ses grands arbres verts pleins de drapeaux, et là-dessous tout un

fouillis de toques, de képis, de shakos, de casques, de bonnets à fleurs, de claques brodés, de plumes, de

rubans, de pompons, de panaches... Au fond, une longue estrade où étaient installées les autorités du

collège dans des fauteuils en velours grenat... Oh! cette estrade, comme on se sentait petit devant elle!

Quel grand air de dédain et de supériorité elle donnait à ceux qui étaient dessus! Aucun de ces messieurs

n'avait plus sa physionomie habituelle.

L'abbé Germane était sur l'estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas s'en douter. Allongé dans son
fauteuil, la tête renversée, il écoutait ses voisins d'une oreille distraite et semblait suivre de l'oeil, à

travers le feuillage, la fumée d'une pipe imaginaire.

Aux pieds de l'estrade, la musique, trombones et ophicléides, reluisant au soleil; les trois divisions
entassées sur des bancs, avec les maîtres en serre-file; puis, derrière, la cohue des parents, le professeur

de seconde offrant le bras aux dames en criant: «Place! place!» et enfin, perdues au milieu de la foule, les

clefs de M. Viot qui couraient d'un bout de la cour à l'autre et qu'on entendait - frinc! frinc! frinc! - à

droite, à gauche, ici, partout en même temps.

La cérémonie commença, il faisait chaud. Pas d'air sous la tente... il y avait de grosses dames cramoisies
qui sommeillaient à l'ombre de leurs marabouts, et des messieurs chauves qui s'épongeaient la tête avec

des foulards ponceau. Tout était rouge: les visages, les tapis, les drapeaux, les fauteuils... Nous eûmes

trois discours, qu'on applaudit beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas. Là-haut, derrière la fenêtre du

premier étage, les yeux noirs cousaient à leur place habituelle, et mon âme allait vers eux... Pauvres yeux

noirs! même ce jour-là, la fée aux lunettes ne les laissait pas chômer.

Quand le dernier nom du dernier accessit de la dernière classe eut été proclamé, la musique entama une
marche triomphale et tout se débanda. Tohu-bohu général. Les professeurs descendaient de l'estrade; les

élèves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles. On s'embrassait, on s'appelait: «Par

ici! par ici!» Les soeurs des lauréats s'en allaient fièrement avec les couronnes de leurs frères. Les robes

de soie faisaient froufrou à travers les chaises... Immobile derrière un arbre, le petit Chose regardait

passer les belles dames, tout malingre et tout honteux dans son habit râpé.

Peu à peu la cour se désemplit. A la grande porte, le principal et M. Viot se tenaient debout, caressant les
enfants au passage, saluant les parents jusqu'à terre.

«A l'année prochaine, à l'année prochaine!» disait le principal avec un sourire câlin... les clefs de M. Viot
tintaient, pleines de caresses: «Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous l'année prochaine.»

Les enfants se laissaient embrasser négligemment et franchissaient l'escalier d'un bond.

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