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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Je m'excusai du geste, en rougissant.

«Tu ne veux pas?... A ton aise, mon garçon... Ton Condillac est là-haut, sur le troisième rayon à gauche...
tu peux l'emporter; je te le prête. Surtout ne le gâte pas, ou je te coupe les oreilles.»

J'atteignis le Condillac sur le troisième rayon à gauche, et je me disposais à me retirer; mais l'abbé me
retint.

«Tu t'occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans les yeux... Est-ce que tu y croirais par
hasard?... Des histoires, mon cher, de pures histoires! Et dire qu'ils ont voulu faire de moi un professeur

de philosophie! Je vous demande un peu!... Enseigner quoi? zéro, néant... Ils auraient pu tout aussi bien,

pendant qu'ils y étaient, me nommer inspecteur général des étoiles ou contrôleur des fumées de pipe...

Ah! misère de moi! Il faut faire parfois de singuliers métiers pour gagner sa vie... Tu en connais quelque

chose, toi aussi, n'est-ce pas?... Oh! tu n'as pas besoin de rougir. Je sais que tu n'es pas heureux, mon

pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude existence.»

Ici l'abbé Germane s'interrompit un moment. Il paraissait très en colère et secouait sa pipe sur son ongle
avec fureur. Moi, d'entendre ce digne homme s'apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému, et

j'avais mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes dont ils étalent remplis.

Presque aussitôt l'abbé reprit:

«A propos! j'oubliais de te demander... Aimes-tu le Bon Dieu?... Il faut l'aimer, vois-tu! mon cher, et
avoir confiance en lui, et le prier ferme; sans quoi tu ne t'en tireras jamais... Aux grandes souffrances de

la vie, je ne connais que trois remèdes: le travail, la prière et la pipe, la pipe de terre, très courte,

souviens-toi de cela... Quant aux philosophes, n'y compte pas; ils ne te consoleront jamais de rien. J'ai

passé par là, tu peux m'en croire.

- Je vous crois, monsieur l'abbé.

- Maintenant, va-t'en, tu me fatigues... Quand tu voudras des livres, tu n'auras qu'à venir en prendre. La
clef de ma chambre est toujours sur la porte, et les philosophes toujours sur le troisième rayon à gauche...

Ne me parle plus... Adieu!»

Là-dessus, il se remit à sa lecture et me laissa sortir, sans même me regarder.

A partir de ce jour, j'eus tous les philosophes de l'univers à ma disposition; j'entrais chez l'abbé Germane
sans frapper, comme chez moi. Le plus souvent, aux heures où je venais, l'abbé faisait sa classe, et la

chambre était vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table, au milieu des in-folio à tranches rouges

et d'innombrables papiers couverts de pattes de mouches... Quelquefois aussi l'abbé Germane était là. Je

le trouvais lisant, écrivant, marchant de long en large, à grandes enjambées. En entrant, je disais d'une

voix timide:

«Bonjour, monsieur l'abbé!»

La plupart du temps, il ne me répondait pas... Je prenais mon philosophe sur le troisième rayon à gauche,
et je m'en allais, sans qu'on eût seulement l'air de soupçonner ma présence... Jusqu'à la fin de l'année,

nous n'échangeâmes pas vingt paroles; mais n'importe! quelque chose en moi-même m'avertissait que

nous étions de grands amis...

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