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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

appelait le vieux collège. Personne n'entrait jamais chez lui, excepté ses deux frères, deux méchants
vauriens qui étaient dans mon étude et dont il payait l'éducation... Le soir, quand on traversait les cours

pour monter au dortoir, on apercevait, là-haut, dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux collège, une

petite lueur pâle qui veillait: c'était la lampe de l'abbé Germane. Bien des fois aussi, le matin, en

descendant pour l'étude de six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler encore; l'abbé

Germane ne s'était pas couché... On disait qu'il travaillait à un grand ouvrage de philosophie.

Pour ma part, même avant de le connaître, je me sentais une grande sympathie pour cet étrange abbé. Son
horrible et beau visage, tout resplendissant d'intelligence, m'attirait. Seulement, on m'avait tant effrayé

par le récit de ses bizarreries et de ses brutalités, que je n'osais pas aller vers lui. J'y allai cependant, et

pour mon bonheur.

Voici dans quelles circonstances...

Il faut vous dire qu'en ce temps-là j'étais plongé jusqu'au cou dans l'histoire de la philosophie... Un rude
travail pour le petit Chose!

Or, certain jour, l'envie me vint de lire Condillac. Entre nous, le bonhomme ne vaut même pas la peine
qu'on le lise; c'est un philosophe pour rire, et tout son bagage philosophique tiendrait dans le chaton d'une

bague à vingt-cinq sous; mais, vous savez, quand on est jeune, on a sur les choses et sur les hommes des

idées tout de travers.

Je voulais donc lire Condillac. Il me fallait un Condillac coûte que coûte. Malheureusement, la
bibliothèque du collège en était absolument dépourvue, et les libraires de Sarlande ne tenaient pas cet

article-là. Je résolus de m'adresser à l'abbé Germane. Ses frères m'avaient dit que sa chambre contenait

plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas de trouver chez lui le livre de mes rêves. Mais ce diable

d'homme m'épouvantait, et pour me décider à monter à son réduit ce n'était pas trop de tout mon amour

pour M. de Condillac.

En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur... Je frappai deux fois très doucement.

«Entrez!» répondit une voix de Titan.

Le terrible abbé Germane était assis à califourchon sur une chaise basse, les jambes étendues, la soutane
retroussée et laissant voir de gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire.

Accoudé sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio à tranches rouges, et fumait à grand bruit une

petite pipe courte et brune, de celles qu'on appelle «brûle-gueule».

«C'est toi! me dit-il en levant à peine les yeux de dessus son in-folio... Bonjour! Comment vas-tu?...
Qu'est-ce que tu veux?»

Le tranchant de sa voix, l'aspect sévère de cette chambre tapissée de livres, la façon cavalière dont il était
assis, cette petite pipe qu'il tenait aux dents, tout cela m'intimidait beaucoup.

Je parvins cependant à expliquer tant bien que mal l'objet de ma visite et à demander le fameux
Condillac.

«Condillac! tu veux lire Condillac! me répondit l'abbé Germane en souriant. Quelle drôle d'idée!... Est-ce
que tu n'aimerais pas mieux fumer une pipe avec moi! décroche-moi ce joli calumet qui est pendu là-bas,

contre la muraille, et allume-le...; tu verras, c'est bien meilleur que tous les Condillac de la terre.»

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