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Alphonse Daudet - Le Petit Chose
Sarlande, depuis le triste jour où il entra dans l'étude des moyens.
Et pourtant - je ne veux pas mentir - j'avais gagné quelque chose à changer d'étude: maintenant je voyais les yeux noirs.
Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les apercevais de loin travaillant derrière une fenêtre du premier étage qui donnait sur la cour des moyens.... Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais, penchés du matin jusqu'au soir sur une couture interminable; car les yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'était pour coudre, rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait pris aux Enfants trouvés - car les yeux noirs ne connaissaient ni leur père ni leur mère - , et, d'un bout à l'autre de l'année, ils cousaient, cousaient sans relâche, sous le regard implacable de l'horrible fée aux lunettes, filant sa quenouille à côté d'eux.
Moi, je les regardais. Les récréations me semblaient trop courtes. J'aurais passé ma vie sous cette fenêtre bénie derrière laquelle travaillaient les yeux noirs. Eux aussi savaient que j'étais là. De temps en temps ils se levaient de dessus leur couture, et le regard aidant, nous nous parlions, - sans nous parler.
«Vous êtes bien malheureux, monsieur Eyssette?
- Et vous aussi, pauvres yeux noirs?
- Nous, nous n'avons ni père ni mère.
- Moi, mon père et ma mère sont loin.
- La fée aux lunettes est terrible, si vous saviez.
- Les enfants me font bien souffrir, allez.
- Courage, monsieur Eyssette.
- Courage, beaux yeux noirs.»
On ne s'en disait jamais plus long. Je craignais toujours de voir apparaître M. Viot avec ses clefs - frinc! frinc! frinc! - , et là-haut, derrière la fenêtre, les yeux noirs avaient leur M. Viot aussi. Après un dialogue d'une minute, ils se baissaient bien vite et reprenaient leur couture sous le regard féroce des grandes lunettes à monture d'acier.
Chers yeux noirs! nous ne nous parlions jamais qu'à de longues distances et par des regards furtifs, et cependant je les aimais de toute mon âme.
Il y avait encore l'abbé Germane que j'aimais bien...
Cet abbé Germane était le professeur de philosophie. Il passait pour un original, et dans le collège tout le monde le craignait, même le principal, même M. Viot. Il parlait peu, d'une voix brève et cassante, nous tutoyait tous, marchait à grands pas, la tête en arrière, la soutane relevée, faisant sonner - comme un dragon - les talons de ses souliers à boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l'avais cru très beau; mais un jour, en le regardant de plus près, je m'aperçus que cette noble face de lion avait été horriblement défigurée par la petite vérole. Pas un coin du visage qui ne fût haché, sabré, couturé, un Mirabeau en soutane.
L'abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu'il occupait à l'extrémité de la maison, ce qu'on
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