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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Bamban s'était assis par terre à cause de ses jambes qui lui faisaient mal. Je m'assis près de lui. Je lui
parlai.... Je lui achetai une orange.... J'aurais voulu lui laver les pieds.

A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. J'appris sur son compte des choses attendrissantes....

C'était le fils d'un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les bienfaits de l'éducation, se saignait
les quatre membres, le pauvre homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais,

hélas! Bamban n'était pas fait pour le collège, et il n'y profitait guère.

Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui disant: «Fais des bâtons!» Et depuis
un an, Bamban, faisait des bâtons. Et quels bâtons, grand Dieu!... tortus, sales, boiteux, clopinants, des

bâtons de Bamban!...

Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie d'aucune classe; en général, il entrait dans
celle qu'il voyait ouverte. Un jour, on le trouva en train de faire ses bâtons dans la classe de

philosophie.... Un drôle d'élève ce Bamban!

Je le regardais quelquefois à l'étude, courbé en deux sur son cahier, suant, soufflant, tirant la langue,
tenant sa plume à pleines mains et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eût voulu traverser la

table.... A chaque bâton il reprenait de l'encre, et à la fin de chaque ligne, il rentrait sa langue et se

reposait en se frottant les mains.

Bamban travaillait de meilleur coeur maintenant que nous étions amis....

Quand il avait terminé une page, il s'empressait de gravir ma chaire à quatre pattes et posait son
chef-d'oeuvre devant moi, sans parler.

Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: «C'est très bien!» C'était hideux, mais je ne
voulais pas le décourager.

De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit, la plume crachait moins, et il y avait
moins d'encre sur les cahiers.... Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose;

malheureusement, la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait le collège. Comme la fin de

l'année était proche, le principal ne voulut pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à

barbe dans la chaire des petits, et c'est moi qui fus chargé de l'étude des moyens.

Je considérai cela comme une catastrophe.

D'abord les moyens m'épouvantaient. Je les avais vus à l'oeuvre les jours de Prairie, et la pensée que
j'allais vivre sans cesse avec eux me serrait le coeur.

Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais tant.... Comment serait pour eux le
rhétoricien à barbe?... Qu'allait devenir Bamban? J'étais réellement malheureux.

Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur fis ma dernière étude, il y eut un
moment d'émotion quand la cloche sonna.... Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns même, je vous

assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.

Et Bamban?...

Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il s'approcha de moi, tout rouge, et me mit

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