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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

pas, et j'adressais chaque semaine au principal un rapport circonstancié sur l'élève Bamban et les
nombreux désordres que sa présence entraînait.

Malheureusement mes rapports restaient sans réponse et j'étais toujours obligé de me montrer dans les
rues en compagnie de M. Bamban, plus sale et plus bancal que jamais.

Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand soleil, il m'arriva pour la promenade
dans un état de toilette tel que nous en fûmes tous épouvantés. Vous n'avez jamais rien rêvé de

semblable. Des mains noires, des souliers sans cordon, de la boue jusque dans les cheveux, presque plus

de culotte... un monstre.

Le plus risible, c'est qu'évidemment on l'avait fait très beau, ce jour-là, avant de me l'envoyer. Sa tête,
mieux peignée qu'à l'ordinaire, était encore roide de pommade, et le noeud de cravate avait je ne sais quoi

qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux avant d'arriver au collège!...

Bamban s'était roulé dans tous.

Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant comme si de rien n'était, j'eus un
mouvement d'horreur et d'indignation.

Je lui criai: «Va-t'en!»

Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. Il se croyait très beau, ce jour-là!

Je lui criai de nouveau: «Va-t'en! va-t'en!» Il me regarda d'un air triste et soumis, son oeil suppliait; mais
je fus inexorable et la division s'ébranla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue.

Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, lorsqu'au sortir de la ville des rires et des
chuchotements à mon arrière-garde me firent retourner la tête.

A quatre ou cinq pas derrière nous, Bamban suivait la promenade gravement.

«Doublez le pas», dis-je aux deux premiers.

Les élèves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche au bancal, et la division se mit à filer d'un train
d'enfer.

De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre, et on riait de l'apercevoir là-bas,
bien loin, gros comme le poing trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands de gâteaux

et de limonade.

Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous. Seulement il était pâle de fatigue et
tirait la jambe à faire pitié.

J'en eus le coeur touché, et, un peu honteux de ma cruauté, je l'appelai près de moi doucement.

Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petit Chose, au collège de Lyon.

Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même je me disais: «Misérable, tu n'as pas honte?
Mais c'est toi, le petit Chose que tu t'amuses à martyriser ainsi.» Et, plein de larmes intérieures, je me mis

à aimer de tout mon coeur ce pauvre déshérité.

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