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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

lui disais, cet imbécile.

A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre débâcle aussi gaiement. Tout à coup, M.
Eyssette devint terrible: c'était dans l'habitude une nature enflammée, violente, exagérée, aimant les cris,

la casse et les tonnerres; au fond, un très excellent homme, ayant seulement la main leste, le verbe haut et

l'impérieux besoin de donner le tremblement à tout ce qui l'entourait. La mauvaise fortune, au lieu de

l'abattre, l'exaspéra. Du soir au matin, ce fut une colère formidable qui, ne sachant à qui s'en prendre,

s'attaquait à tout, au soleil, au mistral, à Jacques, à la vieille Annou, à la Révolution, oh! surtout à la

Révolution!... A entendre mon père, vous auriez juré que cette révolution de 18 - , qui nous avait mis à

mal, était spécialement dirigée contre nous. Aussi, je vous prie de croire que les révolutionnaires n'étaient

pas en odeur de sainteté dans la maison Eyssette. Dieu sait ce que nous avons dit de ces messieurs dans

ce temps-là.... Encore aujourd'hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve!) sent venir

son accès de goutte, il s'étend péniblement sur sa chaise longue, et nous l'entendons dire: «Oh! ces

révolutionnaires!...»

A l'époque dont je vous parle, M. Eyssette n'avait pas la goutte, et la douleur de se voir ruiné en avait fait
un homme terrible que personne ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours.

Autour de lui, chacun se taisait; on avait peur. A table, nous demandions du pain à voix basse. On n'osait

pas même pleurer devant lui. Aussi, dès qu'il avait tourné les talons, ce n'était qu'un sanglot, d'un bout de

la maison à l'autre; ma mère, la vieille Annou, mon frère Jacques et aussi mon grand frère l'abbé, lorsqu'il

venait nous voir, tout le monde s'y mettait. Ma mère, cela se conçoit, pleurait de voir M. Eyssette

malheureux; l'abbé et la vieille Annou pleuraient de voir pleurer Mme Eyssette; quant à Jacques, trop

jeune encore pour comprendre nos malheurs - il avait à peine deux ans de plus que moi, - il pleurait par

besoin, pour le plaisir.

Un singulier enfant que mon frère Jacques; en voilà un qui avait le don des larmes! D'aussi loin qu'il me
souvienne, je le vois les yeux rouges et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en classe, à

la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout. Quand on lui disait: «Qu'as-tu?» il

répondait en sanglotant: «Je n'ai rien.» Et, le plus curieux, c'est qu'il n'avait rien. Il pleurait comme on se

mouche, plus souvent, voilà tout. Quelquefois M. Eyssette, exaspéré, disait à ma mère: «Cet enfant est

ridicule, regardez-le... c'est un fleuve.» A quoi Mme Eyssette répondait de sa voix douce: «Que veux-tu,

mon ami? cela passera en grandissant; à son âge, j'étais comme lui.» En attendant, Jacques grandissait; il

grandissait beaucoup même, et cela ne lui passait pas. Tout au contraire, la singulière aptitude

qu'avait cet étrange garçon à répandre sans raison des averses de larmes allait chaque jour en augmentant.

Aussi la désolation de nos parents lui fut une grande fortune.... C'est pour le coup qu'il s'en donna de

sangloter à son aise, des journées entières, sans que personne vînt lui dire: «Qu'as-tu?»

En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli côté.

Pour ma part, j'étais très heureux. On ne s'occupait plus de moi. J'en profitais pour jouer tout le jour avec
Rouget parmi les ateliers déserts, où nos pas sonnaient comme dans une église, et les grandes cours

abandonnées, que l'herbe envahissait déjà. Ce jeune Rouget, fils du concierge Colombe, était un gros

garçon d'une douzaine d'années, fort comme un boeuf, dévoué comme un chien, bête comme une oie et

remarquable surtout par une chevelure rouge, à laquelle il devait son surnom de Rouget. Seulement, je

vais vous dire: Rouget, pour moi, n'était pas Rouget. Il était tour à tour mon fidèle Vendredi, une tribu de

sauvages, un équipage révolté, tout ce qu'on voulait. Moi-même, en ce temps-là, je ne m'appelais pas

Daniel Eyssette: j'étais cet homme singulier, vêtu de peaux de bêtes, dont on venait de me donner les

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