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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

études s'y rendaient séparément; une fois là, on les réunissait sous la surveillance d'un seul maître qui
était toujours moi. Mes deux collègues allaient se faire régaler par des grands dans les guinguettes

voisines, et comme on ne m'invitait jamais, je restais pour garder les élèves.... Un dur métier dans ce bel

endroit!

Il aurait fait si bon s'étendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des châtaigniers, et se griser de serpolet,
en écoutant chanter la petite source!... Au lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir... J'avais tout le

collège sur les bras. C'était terrible...

Mais le plus terrible encore, ce n'était pas de surveiller les élèves à la Prairie, c'était de traverser la ville
avec ma division, la division des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille et sonnaient

des talons comme de vieux grognards! cela sentait la discipline et le tambour. Mes petits, eux,

n'entendaient rien à toutes ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main et

jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier: «Gardez vos distances!» Ils ne me comprenaient

pas et marchaient tout de travers.

J'étais assez content de ma tête de colonne. J'y mettais les plus grands, les plus sérieux, ceux qui portaient
la tunique; mais à la queue, quel gâchis! quel désordre! Une marmaille folle, des cheveux ébouriffés, des

mains sales, des culottes en lambeaux! Je n'osais pas les regarder.

Desinit in piscem, me disait à ce sujet le souriant M. Viot, homme d'esprit à ses heures. Le fait
est que ma queue de colonne avait une triste mine.

Comprenez-vous mon désespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en pareil équipage, et le
dimanche, surtout! Les cloches carillonnaient, les rues étaient pleines de monde. On rencontrait des

pensionnats de demoiselles qui allaient à vêpres, des modistes en bonnet rose, des élégants en pantalon

gris perle. Il fallait traverser tout cela avec un habit râpé et une division ridicule. Quelle honte!...

Parmi tous ces diablotins ébouriffés que je promenais deux fois par semaine dans la ville, il y en avait un
surtout, un demi-pensionnaire, qui me désespérait par sa laideur et sa mauvaise tenue.

Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c'en était ridicule; avec cela disgracieux, sale, mal peigné,
mal vêtu, sentant le ruisseau, et, pour que rien ne lui manquât, affreusement bancal.

Jamais pareil élève, s'il est permis toutefois de donner à ça le nom d'élève, ne figura sur les feuilles
d'inscription de l'Université. C'était à déshonorer un collège.

Pour ma part, je l'avais pris en aversion; et quand je le voyais, les jours de promenade, se dandiner à la
queue de la colonne avec la grâce d'un jeune canard, il me venait des envies furieuses de le chasser à

grands coups de botte pour l'honneur de ma division.

Bamban - nous l'avions surnommé Bamban à cause de sa démarche plus qu'irrégulière - , Bamban était
loin d'appartenir à une famille aristocratique. Cela se voyait sans peine à ses manières, à ses façons de

dire et surtout aux belles relations qu'il avait dans le pays.

Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis.

Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours à nos trousses une nuée de polissons qui faisaient
la roue sur nos derrières, appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient des peaux

de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s'en amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais

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