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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

regardaient du haut de leur toque. Quant à mes collègues, la sympathie que l'homme aux clefs paraissait
me témoigner me les avait aliénés; d'ailleurs, depuis ma présentation aux sous-officiers, je n'étais plus

retourné au café Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas.

Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maître d'armes Roger qui ne fussent pas contre moi. Le
maître d'armes surtout semblait m'en vouloir terriblement. Quand je passais à côté de lui, il frisait sa

moustache d'un air féroce et roulait de gros yeux, comme s'il eût voulu sabrer un cent d'Arabes. Une fois

il dit très haut à Cassagne, en me regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne répondit pas; mais

je vis bien à son air qu'il ne les aimait pas non plus... De quels espions s'agissait-il?... Cela me fit

beaucoup penser.

Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti. Le maître des moyens partageait
avec moi une petite chambre, au troisième étage, sous les combles; c'est là que je me réfugiais pendant

les heures de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café Barbette, la chambre

m'appartenait; c'était ma chambre, mon chez moi.

A peine rentré, je m'enfermais à double tour, je traînais ma malle - il n'y avait pas de chaise dans ma
chambre - devant un vieux bureau criblé de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'étalais dessus tous

mes livres, et à l'ouvrage.

Alors on était au printemps... Quand je levais la tête, je voyais le ciel tout bleu et les grands arbres de la
cour déjà couverts de feuilles. Au-dehors pas de bruit. De temps en temps la voix monotone d'un élève

récitant sa leçon, une exclamation de professeur en colère, une querelle sous le feuillage entre

moineaux...; puis, tout rentrait dans le silence, le collège avait l'air de dormir.

Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne rêvait pas même, ce qui est une adorable façon de dormir. Il
travaillait, travaillait sans relâche, se bourrant de grec et de latin à se faire sauter la cervelle.

Quelquefois, au plein coeur de son aride besogne, un doigt mystérieux frappait à la porte.

«Qui est là?

- C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge, ouvre-moi vite, petit Chose.»

Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait bien de la Muse, ma foi!

Au diable le cahier rouge! L'important pour le quart d'heure était de faire beaucoup de thèmes grecs, de
passer licencié, d'être nommé professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour la

famille Eyssette.

Cette pensée que je travaillais pour la famille me donnait un grand courage et me rendait la vie plus
douce. Ma chambre elle-même en était embellie.... Oh! mansarde, chère mansarde, quelles belles heures

j'ai passées entre tes quatre murs! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y sentais brave!...

Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mauvaises aussi. Deux fois par semaine, le dimanche et le
jeudi, il fallait mener les enfants en promenade. Cette promenade était un supplice pour moi.

D'habitude nous allions à la Prairie, une grande pelouse qui s'étend comme un tapis au pied de la
montagne, à une demi-lieue de la ville. Quelques gros châtaigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en

jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l'endroit charmant et gai pour l'oeil.... Les trois

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