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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

parlant haut, le verre à la main.

A cette heure, les sous-officiers étaient ses amis; il raconta effrontément à l'un d'eux qu'il appartenait à
une famille très riche et qu'à la suite de quelques folies de jeune homme, on l'avait chassé de la maison

paternelle; il s'était fait maître d'étude pour vivre mais il ne pensait pas rester au collège longtemps...

Vous comprenez, avec une famille tellement riche!...

Ah! si ceux de Lyon avaient pu l'entendre à ce moment-là.

Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au café Barbette que j'étais un fils de famille en rupture
de ban, un polisson, un mauvais drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garçon

condamné par la misère à la pédagogie, tout le monde me regarda d'un meilleur oeil. Les plus anciens

sous-officiers ne dédaignèrent pas de m'adresser la parole; on alla même plus loin: au moment de partir,

Roger, le maître d'armes, mon ami de la veille, se leva et porta un toast à Daniel Eyssette. Vous pensez si

le petit Chose fut fier.

Le toast à Daniel Eyssette donna le signal du départ. Il était dix heures moins le quart, c'est-à-dire l'heure
de retourner au collège.

L'homme aux clefs nous attendait sur la porte.

«Monsieur Serrières, dit-il à mon gros collègue que le punch d'adieu faisait trébucher, vous allez, pour la
dernière fois, conduire vos élèves à l'étude; dès qu'ils seront entrés, M. le principal et moi nous viendrons

installer le nouveau maître.»

En effet, quelques minutes après, le principal, M. Viot et le nouveau maître faisaient leur entrée
solennelle à l'étude.

Tout le monde se leva.

Le principal me présenta aux élèves en un discours un peu long, mais plein de dignité; puis il se retira
suivi du gros Serrières que le punch d'adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne

prononça pas de discours, mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlèrent pour lui d'une façon si terrible,

frinc! frinc! frinc! si menaçante, que toutes les têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que

le nouveau maître lui-même n'était pas rassuré.

Aussitôt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures malicieuses sortirent de derrière les
pupitres; toutes les barbes de plumes se portèrent aux lèvres, tous ces petits yeux brillants, moqueurs,

effarés, se fixèrent sur moi, tandis qu'un long chuchotement courait de table en table.

Un peu troublé, je gravis lentement les degrés de ma chaise; j'essayai de promener un regard féroce
autour de moi, puis, enflant ma voix, je criai entre deux grands coups secs frappés sur la table:

«Travaillons, messieurs, travaillons!»

C'est ainsi que le petit Chose commença sa première étude.

VI. LES PETITS

Ceux-là n'étaient pas méchants; c'étaient les autres. Ceux-là ne me firent jamais de mal, et moi je les
aimais bien, parce qu'ils ne sentaient pas encore le collège et qu'on lisait toute leur âme dans leurs yeux.

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