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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

au milieu de ses larmes, l'image des siens passa devant ses yeux; il vit la maison déserte, la famille
dispersée, la mère ici, le père là-bas... Plus de toit! plus de foyer! et alors, oubliant sa propre détresse

pour ne songer qu'à la misère commune, le petit Chose prit une grande et belle résolution: celle de

reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer à lui tout seul. Puis, fier d'avoir trouvé ce noble

but à sa vie, il essuya ces larmes indignes d'un homme, d'un reconstructeur de foyer, et sans perdre une

minute, entama la lecture du règlement de M. Viot, pour se mettre au courant de ses nouveaux devoirs.

Ce règlement, recopié avec amour de la propre main de M. Viot, son auteur, était un véritable traité,
divisé méthodiquement en trois parties:

1° Devoirs du maître d'étude envers ses supérieurs; 2° Devoirs du
maître d'étude envers ses collègues; 3° Devoirs du maître d'étude

envers les élèves.

Tous les cas y étaient prévus, depuis le carreau brisé jusqu'aux deux mains qui se lèvent en même temps
à l'étude; tous les détails de la vie des maîtres y étaient consignés, depuis le chiffre de leurs

appointements jusqu'à la demi-bouteille de vin à laquelle ils avaient droit à chaque repas.

Le règlement se terminait par une belle pièce d'éloquence, un discours sur l'utilité du règlement
lui-même; mais, malgré son respect pour l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut pas la force d'aller

jusqu'au bout, et - juste au plus beau passage du discours - il s'endormit...

Cette nuit-là, je dormis mal. Mille rêves fantastiques troublèrent mon sommeil... Tantôt, c'était les
terribles clefs de M. Viot que je croyais entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fée aux lunettes qui venait

s'asseoir à mon chevet et qui me réveillait en sursaut; d'autres fois aussi les yeux noirs - oh! comme ils

étaient noirs! - s'installaient au pied de mon lit, me regardant avec une étrange obstination...

Le lendemain, à huit heures, j'arrivai au collège. M. Viot, debout sur la porte, son trousseau de clefs à la
main, surveillait l'entrée des externes. Il m'accueillit avec son plus doux sourire.

«Attendez sous le porche, me dit-il, quand les élèves seront rentrés, je vous présenterai à vos collègues.»

J'attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant jusqu'à terre MM. les professeurs qui
accouraient, essoufflés. Un seul de ces messieurs me rendit mon salut; c'était un prêtre, le professeur de

philosophie, «un original» me dit M. Viot... Je l'aimai tout de suite, cet original-là.

La cloche sonna. Les classes se remplirent... Quatre ou cinq grands garçons de vingt-cinq à trente ans,
mal vêtus, figures communes, arrivèrent en gambadant et s'arrêtèrent interdits à l'aspect de M. Viot.

«Messieurs, leur dit le surveillant général en me désignant, voici M. Daniel Eyssette, votre nouveau
collègue.»

Ayant dit, il fit une longue révérence et se retira, toujours souriant, toujours la tête sur l'épaule, et
toujours agitant les horribles clefs.

Mes collègues et moi nous nous regardâmes un moment en silence.

Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole: c'était M. Serrières, le fameux Serrières,
que j'allais remplacer.

«Parbleu! s'écria-t-il d'un ton joyeux, c'est bien le cas de dire que les maîtres se suivent, mais ne se

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