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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Toujours souriant et doux, M. Viot répondit que sa bienveillance m'était acquise et qu'il m'aiderait
volontiers de ses conseils; mais les clefs n'étaient pas bienveillantes, elles. Il fallait les entendre s'agiter et

grincer avec frénésie: «Si tu bouges, petit drôle, gare à toi.»

«Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer. Pour ce soir encore, il faudra que
vous couchiez à l'hôtel... Soyez ici demain à huit heures... Allez...»

Et il me congédia d'un geste digne.

M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m'accompagna jusqu'à la porte; mais, avant de me quitter,
il me glissa dans la main un petit cahier.

«C'est le règlement de la maison, me dit-il. Lisez et méditez...»

Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs d'une façon... frinc! frinc! frinc!

Ces messieurs avaient oublié de m'éclairer... J'errai un moment parmi les grands corridors tout noirs,
tâtant les murs pour essayer de retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le

grillage d'une fenêtre haute et m'aidait à m'orienter. Tout à coup, dans la nuit des galeries, un point

lumineux brilla, venant à ma rencontre... Je fis encore quelques pas; la lumière grandit, s'approcha de

moi, passa à mes côtés, s'éloigna, disparut. Ce fut comme une vision; mais, si rapide qu'elle eût été, je

pus en saisir les moindres détails.

Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres... L'une vieille, ridée, ratatinée, pliée en deux, avec
d'énormes lunettes qui lui cachaient la moitié du visage; l'autre, jeune, svelte, un peu grêle comme tous

les fantômes, mais ayant - ce que les fantômes n'ont pas en général - une paire d'yeux, très grands et si

noirs, si noirs... La vieille tenait à la main une petite lampe de cuivre; les yeux noirs, eux, ne portaient

rien. Les deux ombres passèrent près de moi, rapides, silencieuses, sans me voir, et depuis longtemps

elles avaient disparu que j'étais encore debout, à la même place, sous une double impression de charme et

de terreur.

Je repris ma route à tâtons, mais le coeur me battait bien fort, et j'avais toujours devant moi, dans l'ombre,
l'horrible fée aux lunettes marchant à côté des yeux noirs...

Il s'agissait cependant de découvrir un gîte pour la nuit; ce n'était pas une mince affaire. Heureusement,
l'homme aux moustaches, que je trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite à

ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hôtel point trop cher, où je serais servi

comme un prince. Vous pensez si j'acceptai de bon coeur.

Cet homme à moustaches avait l'air très bon enfant; chemin faisant, j'appris qu'il s'appelait Roger, qu'il
était professeur de danse, d'équitation, d'escrime et de gymnastique au collège de Sarlande, et qu'il avait

servi longtemps dans les chasseurs d'Afrique. Ceci acheva de me le rendre sympathique. Les enfants sont

toujours portés à aimer les soldats. Nous nous séparâmes à la porte de l'hôtel avec force poignées de

main, et la promesse formelle de devenir une paire d'amis.

Et maintenant, lecteur, un aveu me reste à te faire.

Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant ce lit d'auberge inconnu et banal,
loin de ceux qu'il aimait, son coeur éclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie

l'épouvantait à présent; il se sentait faible et désarmé devant elle, et il pleurait, il pleurait... Tout à coup,

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