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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Une voix répondit: «Entrez!» Nous entrâmes.

C'était un cabinet de travail très vaste, à tapisserie verte. Tout au fond, devant une longue table, le
principal écrivait à la lueur pâle d'une lampe dont l'abat-jour était complètement baissé.

«Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui, voilà le nouveau maître qui vient pour
remplacer M. Serrières.

- C'est bien», fit le principal sans se déranger.

Le portier s'inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la pièce, en tortillant mon chapeau entre mes
doigts.

Quand il eut fini d'écrire, le principal se tourna vers moi, et je pus examiner à mon aise sa petite face
pâlotte et sèche, éclairée par deux yeux froids, sans couleur. Lui, de son côté, releva, pour mieux me voir,

l'abat-jour de la lampe et accrocha un lorgnon à son nez.

«Mais c'est un enfant! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Que veut-on que je fasse d'un enfant!»

Pour le coup le petit Chose eut une peur terrible; il se voyait déjà dans la rue, sans ressources... Il eut à
peine la force de balbutier deux ou trois mots, et de remettre au principal la lettre d'introduction qu'il

avait pour lui.

Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la déplia, la relut encore, puis il finit par me dire que,
grâce à la recommandation toute particulière du recteur et à l'honorabilité de ma famille, il consentait à

me prendre chez lui, bien que ma grande jeunesse lui fît peur. Il entama ensuite de longues déclamations

sur la gravité de mes nouveaux devoirs; mais je ne l'écoutais plus. Pour moi, l'essentiel était qu'on ne me

renvoyât pas; j'étais heureux, follement heureux. J'aurais voulu que M. le principal eût mille mains et les

lui embrasser toutes.

Un formidable bruit de ferraille m'arrêta dans mes effusions. Je me retournai vivement et me trouvai en
face d'un long personnage, à favoris rouges, qui venait d'entrer dans le cabinet sans qu'on l'eût entendu:

c'était le surveillant général.

Sa tête penché sur l'épaule, à l'Ecce homo, il me regardait avec le plus doux des sourires, en
secouant un trousseau de clefs de toutes dimensions, suspendu à son index. Le sourire m'aurait prévenu

en sa faveur, mais les clefs grinçaient avec un bruit terrible - frinc! frinc! frinc - qui me fit peur.

«Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplaçant de M. Serrières qui nous arrive.»

M. Viot s'inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs, au contraire, s'agitèrent d'un air
ironique et méchant comme pour dire: «Ce petit homme-là remplacer M. Serrières! allons donc! allons

donc!»

Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de dire, et ajouta avec un soupir: «Je
sais qu'en perdant M. Serrières, nous faisons une perte presque irréparable (ici les clefs poussèrent un

véritable sanglot...); mais je suis sûr que si M. Viot veut bien prendre le nouveau maître sous sa tutelle

spéciale, et lui inculquer ses précieuses idées sur l'enseignement, l'ordre et la discipline de la maison

n'auront pas trop à souffrir du départ de M. Serrières.»

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