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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Tout à coup le petit Chose se lève pour partir...

«Déjà», dit tristement la vieille Annou.

Le petit Chose s'excuse; il a quelqu'un de la ville à voir avant de s'en aller, une visite très importante...
Quel dommage! on était si bien!... On avait tant de choses à se raconter encore!... Enfin, puisqu'il le faut,

puisque M. Daniel a quelqu'un de la ville à voir, ses amis du Tour de France ne veulent pas le

retenir plus longtemps... «Bon voyage, monsieur Daniel! Dieu vous conduise, notre cher maître!» Et

jusqu'au milieu de la rue, Jean Peyrol et sa femme l'accompagnent de leurs bénédictions.

Or, savez-vous quel est ce quelqu'un de la ville que le petit Chose veut voir avant de partir?

C'est la fabrique, cette fabrique qu'il aimait tant et qu'il a tant pleurée!... c'est le jardin, les ateliers, les
grands platanes, tous les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour... Que voulez-vous?

Le coeur de l'homme a de ces faiblesses; il aime ce qu'il peut, même du bois, même des pierres, même
une fabrique... D'ailleurs, l'histoire est là pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre,

reprit la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son île déserte.

Il n'est donc pas étonnant que, pour revoir la sienne, le petit Chose fasse quelques pas.

Déjà les grands platanes, dont la tête empanachée regarde par-dessus les maisons, ont reconnu leur
ancien ami qui vient vers eux à toutes jambes. De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les

autres, comme pour se dire: voilà Daniel Eyssette! Daniel Eyssette est de retour!

Et lui se dépêche, se dépêche; mais, arrivé devant la fabrique, il s'arrête stupéfait.

De grandes murailles grises sans un bout de laurier-rose ou de grenadier qui dépasse... Plus de fenêtres,
des lucarnes; plus d'ateliers, une chapelle. Au-dessus de la porte, une grosse croix de grès rouge avec un

peu de latin autour!...

O douleur! la fabrique n'est plus la fabrique; c'est un couvent de carmélites, où les hommes n'entrent
jamais.

V. GAGNE TA VIE

Sarlande est une petite ville des Cévennes, bâtie au fond d'une étroite vallée que la montagne enserre de
partout comme un grand mur. Quand le soleil y donne, c'est une fournaise; quand la tramontane souffle,

une glacière...

Le soir de mon arrivée, la tramontane faisait rage depuis le matin; et quoiqu'on fût au printemps, le petit
Chose, perché sur le haut de la diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid le saisir jusqu'au coeur.

Les rues étaient noires et désertes... Sur la place d'armes, quelques personnes attendaient la voiture, en se
promenant de long en large devant le bureau mal éclairé.

A peine descendu de mon impériale, je me fis conduire au collège, sans perdre une minute. J'avais hâte
d'entrer en fonctions.

Le collège n'était pas loin de la place; après m'avoir fait traverser deux ou trois larges rues silencieuses,
l'homme qui portait ma malle s'arrêta devant une grande maison, où tout semblait mort depuis des

années.

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