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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

«Qu'on s'occupe de sa malle! fit brusquement M. Eyssette, il part demain matin par le bateau.»

Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout fut dit.

On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là.

Le lendemain de cette journée mémorable, toute la famille accompagna le petit Chose au bateau. Par une
coïncidence singulière, c'était le même bateau qui avait amené les Eyssettes à Lyon six ans auparavant.

Capitaine Géniès, maître coq Montélimart! Naturellement on se rappela le parapluie d'Annou, le

perroquet de Robinson, et quelques autres épisodes du débarquement... Ces souvenirs égayèrent un peu

ce triste départ, et amenèrent l'ombre d'un sourire sur les lèvres de Mme Eyssette.

Tout à coup la cloche sonna. Il fallait partir.

Le petit Chose, s'arrachant aux étreintes de ses amis, franchit bravement la passerelle.

«Sois sérieux, lui cria son père.

- Ne sois pas malade», dit Mme Eyssette.

Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.

Le petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, c'était un grand philosophe,
et positivement les philosophes ne doivent pas s'attendrir...

Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces chères créatures qu'il laissait derrière lui, dans le brouillard. Dieu
sait s'il aurait donné volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair... Mais que voulez-vous? La joie

de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse du voyage, l'orgueil de se sentir homme - homme

libre, homme fait, voyageant seul et gagnant sa vie - , tout cela grisait le petit Chose et l'empêchait de

songer, comme il aurait dû, aux trois êtres chéris qui sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rhône...

Ah! ce n'étaient pas des philosophes, ces trois-là. D'un oeil anxieux et plein de tendresse, ils suivaient la
marche asthmatique du navire, et son panache de fumée n'était pas plus gros qu'une hirondelle à

l'horizon, qu'ils criaient encore: «Adieu! adieu!» en faisant des signes.

Pendant ce temps, monsieur le philosophe se promenait de long en large sur le pont, les mains dans les
poches, la tête au vent. Il sifflotait, crachait très loin, regardait les dames sous le nez, inspectait la

manoeuvre, marchait des épaules comme un gros homme, se trouvait charmant. Avant qu'on fût

seulement à Vienne, il avait appris au maître coq Montélimart et à ses deux marmitons qu'il était dans

l'Université et qu'il y gagnait fort bien sa vie... Ces messieurs lui en firent compliment. Cela le rendit très

fier.

Une fois, en se promenant d'un bout à l'autre du navire, notre philosophe heurta du pied, à l'avant, près de
la grosse cloche, un paquet de cordes sur lequel, à six ans de là, Robinson Crusoé était venu s'asseoir

pendant de longues heures, son perroquet entre les jambes. Ce paquet de cordes le fit beaucoup rire et un

peu rougir.

«Que je devais être ridicule, pensait-il, de traîner partout avec moi cette grande cage peinte en bleu et ce
perroquet fantastique...»

Pauvre philosophe! il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il était condamné à traîner ainsi

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