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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Nous voilà donc en 18...

Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie.

C'était, si j'ai bonne mémoire; un jeune garçon très prétentieux, se prenant tout à fait au sérieux comme
philosophe et aussi comme poète; du reste pas plus haut qu'une botte et sans un poil de barbe au menton.

Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait à aller en classe, M. Eyssette père
l'appela dans le magasin et, sitôt qu'il le vit entrer, lui fit de sa voix brutale:

«Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au collège.»

Ayant dit cela, M. Eyssette père se mit à marcher à grands pas dans le magasin, sans parler. Il paraissait
très ému, et le petit Chose aussi, je vous assure... Après un long moment de silence, M. Eyssette père

reprit la parole:

«Mon garçon, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à t'apprendre, oh! bien mauvaise... nous allons être
obligés de nous séparer tous, voici pourquoi.»

Ici, un grand sanglot, un sanglot déchirant retentit derrière la porte entrebâillée.

«Jacques, tu es un âne!» cria M. Eyssette sans se retourner, puis il continua:

«Quand nous sommes venus à Lyon, il y a six ans, ruinés par les révolutionnaires, j'espérais, à force de
travail, arriver à reconstruire notre fortune; mais le démon s'en mêle! Je n'ai réussi qu'à nous enfoncer

jusqu'au cou dans les dettes et dans la misère... A présent, c'est fini, nous sommes embourbés... Pour

sortir de là, nous n'avons qu'un parti à prendre, maintenant que vous voilà grandis: vendre le peu qui nous

reste et chercher notre vie chacun de notre côté.»

Un nouveau sanglot de l'invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette; mais il était tellement ému
lui-même qu'il ne se fâcha pas. Il fit seulement signe à Daniel de fermer la porte, et, la porte fermée, il

reprit:

«Voici donc ce que j'ai décidé: jusqu'à nouvel ordre, ta mère va s'en aller vivre dans le Midi, chez son
frère, l'oncle Baptiste. Jacques restera à Lyon; il a trouvé un petit emploi au mont-de-piété. Moi, j'entre

commis voyageur à la Société vinicole... Quant à toi, mon pauvre enfant, il va falloir aussi que tu gagnes

ta vie... Justement, je reçois une lettre du recteur qui te propose une place de maître d'étude; tiens, lis!»

Le petit Chose prit la lettre.

«D'après ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n'ai pas de temps à perdre.

- Il faudrait partir demain.

- C'est bien, je partirai...»

Là-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit à son père d'une main qui ne tremblait pas. C'était un
grand philosophe, comme vous voyez.

A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques timidement derrière elle... Tous deux
s'approchèrent du petit Chose et l'embrassèrent en silence; depuis la veille ils étaient au courant de ce qui

se passait.

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