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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

C'était si grand que j'en eus comme un vertige. Comprenez cela?... Jacques, mon frère Jacques, un enfant
de treize ans, le Jacques des sanglots et des petits pots de colle, faisait: Religion! Religion!

poème en douze chants.

Et personne ne s'en doutait! et on continuait à l'envoyer chez les marchands d'herbes avec un panier sous
le bras! et son père lui criait plus que jamais: «Jacques, tu es un âne!...»

Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques)! comme je vous aurais sauté au cou de bon coeur, si j'avais osé. Mais
je n'osai pas... Songez donc!... Religion! Religion! poème en douze chants!... Pourtant la vérité

m'oblige à dire que ce poème en douze chants était loin d'être terminé. Je crois même qu'il n'y avait

encore de fait que les quatre premiers vers du premier chant; mais vous savez, en ces sortes d'ouvrages la

mise en train est toujours ce qu'il y a de plus difficile, et comme disait Eyssette (Jacques) avec beaucoup

de raison: «Maintenant que j'ai mes quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une affaire de

temps[2].»

Ce reste qui n'était rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette (Jacques) n'en put venir à bout... Que
voulez-vous? les poèmes ont leurs destinées; il paraît que la destinée de Religion! Religion!

poème en douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout. Le poète eut beau faire, il n'alla

jamais plus loin que les quatre premiers vers. C'était fatal. A la fin, le malheureux garçon, impatienté,

envoya son poème au diable et congédia la Muse (on disait encore la Muse en ce temps-là). Le jour

même, ses sanglots le reprirent et les petits pots de colle reparurent devant le feu... Et le cahier rouge?...

Oh! le cahier rouge, il avait sa destinée aussi, celui-là.

[Note 2: Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai vus ce soir-là, moulés en belle ronde, à
la première page du cahier rouge:

Religion! Religion!
Mot sublime! Mystère!

Voix touchante et solitaire.

Compassion! Compassion!

Ne riez pas, cela lui avait coûté beaucoup de mal.]

Jacques me dit: «Je te le donne, mets-y ce que tu voudras.» Savez-vous ce que j'y mis, moi?. Mes
poésies, parbleu! les poésies du petit Chose. Jacques m'avait donné son mal.

Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose est en train de cueillir des rimes, nous
allons d'une enjambée franchir quatre ou cinq années de sa vie. J'ai hâte d'arriver à un certain printemps

de 18..., dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui perdu le souvenir; on a comme cela des dates

dans les familles.

Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne perdra rien à ne pas le connaître.
C'est toujours la même chanson, des larmes et de la misère! les affaires qui ne vont pas, des loyers en

retard, des créanciers qui font des scènes, les diamants de la mère vendus, l'argenterie au mont-de-piété,

les draps de lit qui ont des trous, les pantalons qui ont des pièces; des privations de toutes sortes, des

humiliations de tous les jours, l'éternel «comment ferons-nous demain?» le coup de sonnette insolent des

huissiers, le concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les protêts, et puis... et

puis...

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