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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

«Essaie de prier, me dit-il... Cela te fera du bien.»

Alors seulement, je le reconnus... C'était mon vieil ami du collège de Sarlande, l'abbé Germane lui-même
avec sa belle figure mutilée et son air de dragon en soutane... La souffrance m'avait tellement anéanti que

je ne fus pas étonné de le voir. Cela me parut tout simple... Mais voici comment il était là.

Le jour où le petit Chose quittait le collège, l'abbé Germane lui avait dit: «J'ai bien un frère à Paris, un
brave homme de prêtre... mais baste! à quoi bon te donner son adresse?... Je suis sûr que tu n'irais pas.»

Voyez un peu la destinée! Ce frère de l'abbé était curé de l'église Saint-Pierre à Montmartre, et c'est lui
que la pauvre mère Jacques avait appelé à son lit de mort. Juste à ce moment, il se trouvait que l'abbé

Germane était de passage à Paris et logeait au presbytère... Le soir du 4 décembre, son frère lui dit en

entrant:

«Je viens de porter l'extrême-onction à un malheureux enfant qui meurt tout près d'ici. Il faudra prier
pour lui, l'abbé!»

L'abbé répondit:

«J'y penserai demain, en disant ma messe. Comment s'appelle-t-il?...

- Attends... c'est un nom du Midi, assez difficile à retenir... Jacques Eysset... Oui, c'est cela... Jacques
Eyssette...»

Ce nom rappela à l'abbé certain petit pion de sa connaissance; et sans perdre une minute il courut à l'hôtel
Pilois... En rentrant, il m'aperçut debout, cramponné à la main de Jacques. Il ne voulut pas déranger ma

douleur et renvoya tout le monde en disant qu'il veillerait avec moi; puis il s'agenouilla, et ce ne fut que

fort avant dans la nuit qu'effrayé de mon immobilité, il me frappa sur l'épaule et se fit connaître.

A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin de cette nuit terrible, le jour qui la
suivit, le lendemain de ce jour et beaucoup d'autres lendemains encore ne m'ont laissé que de vagues

souvenirs confus. Il y a là un grand trou dans ma mémoire. Pourtant je me souviens, - mais comme de

choses arrivées il y a des siècles - , d'une longue marche interminable dans la boue de Paris, derrière la

voiture noire. Je me vois allant, tête nue, entre Pierrotte et l'abbé Germane. Une pluie froide mêlée de

grésil nous fouette le visage; Pierrotte a un grand parapluie; mais il le tient si mal et la pluie tombe si dru

que la soutane de l'abbé ruisselle, toute luisante!... Il pleut! il pleut! oh! comme il pleut!

Près de nous; à côté de la voiture, marche un long monsieur tout en noir, qui porte une baguette d'ébène.
Celui-là, c'est le maître des cérémonies, une sorte de chambellan de la mort. Comme tous les

chambellans, il a le manteau de soie, l'épée, la culotte courte et le claque... Est-ce une hallucination de

mon cerveau?... Je trouve que cet homme ressemble à M. Viot, le surveillant général du collège de

Sarlande. Il est long comme lui, tient comme lui sa tête penchée sur l'épaule, et chaque fois qu'il me

regarde, il a ce même sourire faux et glacial qui courait sur les lèvres du terrible porte-clefs. Ce n'est pas

M. Viot, mais c'est peut-être son ombre.

La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement... Il me semble que nous n'arriverons
jamais... Enfin, nous voici dans un jardin triste, plein d'une boue jaunâtre où l'on enfonce jusqu'aux

chevilles. Nous nous arrêtons au bord d'un grand trou. Des hommes en manteaux courts apportent une

grande boîte très lourde qu'il faut descendre là-dedans. L'opération est difficile. Les cordes, toutes raides

de pluie, ne glissent pas. J'entends un des hommes qui crie: «Les pieds en avant! les pieds en avant!...»

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