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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

clocher de Saint-Germain; même, au dernier moment, l'Expansion, qui nous avait promis d'être de la fête,
fit dire qu'elle ne viendrait pas.

Oh! non, ce n'était plus la même chose. Je le compris si bien qu'au lieu de m'égayer, l'observation de
Jacques me fit monter aux yeux un grand flot de larmes. Je suis sûr qu'au fond du coeur il avait bonne

envie de pleurer, lui aussi; mais il eut le courage de se contenir, et me dit en prenant un petit air allègre:

«Voyons! Daniel, assez pleuré! Tu ne fais que cela depuis une heure. (Dans la voiture, pendant qu'il me

parlait, je n'avais cessé de sangloter sur son épaule.) En voilà un drôle d'accueil! Tu me rappelles

positivement les plus mauvais jours de mon histoire, le temps des pots de colle et de: «Jacques tu es un

âne!» Voyons! séchez vos larmes, jeune repenti, et regardez-vous dans la glace, cela vous fera rire.»

Je me regardai dans la glace; mais je ne ris pas. Je me fit honte... J'avais ma perruque jaune collée à plat
sur mon front, du rouge et du blanc plein les joues, par là-dessus la sueur, les larmes... C'était hideux!

D'un geste de dégoût, j'arrachai ma perruque! mais au moment de la jeter, je fis réflexion, et j'allai la

pendre au beau milieu de la muraille.

Jacques me regardait très étonné: «Pourquoi la mets-tu là, Daniel? C'est très vilain, ce trophée de guerrier
apache... Nous avons l'air d'avoir scalpé Polichinelle.»

Et moi, très gravement: «Non! Jacques, ce n'est pas un trophée. C'est mon remords, mon remords
palpable et visible, que je veux avoir toujours devant moi.»

Il y eut l'ombre d'un sourire amer sur les lèvres de Jacques, mais tout de suite, il reprit sa mine joyeuse:
«Bah! laissons cela tranquille; maintenant que te voilà débarbouillé et que j'ai retrouvé ta chère

frimousse, mettons-nous à table, mon joli frisé, je meurs de faim.»

Ce n'était pas vrai; il n'avait pas faim, ni moi non plus, grand Dieu! J'avais beau vouloir faire bon visage
au réveillon, tout ce que je mangeais s'arrêtait à ma gorge, et, malgré mes efforts pour être calme,

j'arrosais mon pâté de larmes silencieuses. Jacques, qui m'épiait du coin de l'oeil, me dit au bout d'un

moment: «Pourquoi pleures-tu? Est-ce que tu regrettes d'être ici? Est-ce que tu m'en veux de t'avoir

enlevé?...»

Je lui répondis tristement: «Voilà une mauvaise parole, Jacques! mais je t'ai donné le droit de tout me
dire.»

Nous continuâmes pendant quelque temps encore à manger, ou plutôt à faire semblant. A la fin,
impatienté de cette comédie que nous nous jouions l'un à l'autre, Jacques repoussa son assiette et se leva.

«Décidément le réveillon ne va pas; nous ferions mieux de nous coucher...»

Il y a chez nous un proverbe qui dit: «Le tourment et le sommeil ne sont pas camarades de lit.» Je m'en
aperçus cette nuit-là. Mon tourment c'était de songer à tout le bien que m'avait fait ma mère Jacques et à

tout le mal que je lui avais rendu, de comparer ma vie à la sienne, mon égoïsme à son dévouement, cette

âme d'enfant lâche à ce coeur de héros, qui avait pris pour devise: «Il n'y a qu'un bonheur au monde, le

bonheur des autres.» C'était aussi de me dire: «Maintenant, ma vie est gâtée. J'ai perdu la confiance de

Jacques, l'amour des yeux noirs, l'estime de moi-même... Qu'est-ce que je vais devenir?»

Cet affreux tourment-là me tint éveillé jusqu'au matin... Jacques non plus ne dormit pas. Je l'entendis se
virer de droite et de gauche sur son oreiller, et tousser d'une petite toux sèche qui me picotait les yeux.

Une fois, je lui demandai bien doucement: «Tu tousses! Jacques. Est-ce que tu es malade?...» Il me

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