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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

femme ne se doute de rien.» C'est ce qui l'empêcha de se rendre directement au théâtre chercher des
renseignements. Les coulisses sont bavardes; un mot pouvait donner l'éveil.... Il aima mieux s'en

rapporter tout bonnement aux affiches, et s'en fut vite les consulter.

Les prospectus des spectacles faubouriens se posent à la porte des marchands de vin du quartier, derrière
un grillage, à peu près comme les publications de mariage dans les villages de l'Alsace. Jacques, en les

lisant, poussa une exclamation de joie.

Le théâtre Montparnasse donnait, ce soir-là, Marie-Jeanne, drame en cinq actes, joué par Mmes
Irma Borel, Désirée Levrault, Guigne, etc.

Précédé de:

Amour et Pruneaux, vaudeville en un acte, par MM. Daniel, Antonin et Mlle Léontine.

«Tout va bien, se dit-il. Ils ne jouent pas dans la même pièce; je suis sûr de mon coup.»

Il entra dans un café du Luxembourg pour attendre l'heure de l'enlèvement.

Le soir venu, il se rendit au théâtre. Le spectacle était déjà commencé. Il se promena environ une heure
sous la galerie, devant la porte, avec les gardes municipaux.

De temps en temps, les applaudissements de l'intérieur venaient jusqu'à lui comme un bruit de grêle
lointaine, et cela lui serrait le coeur de penser que c'était peut-être les grimaces de son enfant qu'on

applaudissait ainsi.... Vers neuf heures, un flot de monde se précipita bruyamment dans la rue. Le

vaudeville venait de finir; il y avait des gens qui riaient encore. On sifflait, on s'appelait: «Ohé!...

Pilouitt!... Lalaitou!» toutes les vociférations de la ménagerie parisienne.... Dame! ce n'était pas la sortie

des Italiens!

Il attendit encore un moment, perdu dans cette cohue; puis, vers la fin de l'entracte, quand tout le monde
rentrait, il se glissa dans une allée noire et gluante à côté du théâtre - l'entrée des artistes - , et demanda à

parler à Mme Irma Borel.

«Impossible, lui dit-on. Elle est en scène....»

C'était un sauvage pour la ruse, cette mère Jacques! De son air le plus tranquille, il répondit: «Puisque je
ne peux pas voir Mme Irma Borel, veuillez appeler M. Daniel; il fera ma commission auprès d'elle.»

Une minute après, la mère Jacques avait reconquis son enfant et l'emportait bien vite à l'autre bout de
Paris.

XIV. LE RÊVE

«Regarde donc, Daniel, me dit ma mère Jacques quand nous entrâmes dans la chambre de l'hôtel Pilois:
c'est comme la nuit de ton arrivée à Paris!»

Comme cette nuit-là, en effet, un joli réveillon nous attendait sur une nappe bien blanche: le pâté sentait
bon, le vin avait l'air vénérable, la flamme claire des bougies riait au fond des verres.... Et pourtant, et

pourtant, ce n'était plus la même chose! Il y a des bonheurs qu'on ne recommence pas. Le réveillon était

le même; mais il y manquait la fleur de nos anciens convives, les belles ardeurs de l'arrivée, les projets de

travail, les rêves de gloire, et cette sainte confiance qui fait rire et qui donne faim. Pas un, hélas! pas un

de ces réveillonneurs du temps passé n'avait voulu venir chez M. Pilois. Ils étaient tous restés dans le

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