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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

Oh! oui, je te tenais cachée sous ma blouse, dépêche de malheur! Je ne voulais pas que M. Eyssette te vît;
car d'avance je savais que tu venais nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque je t'ouvris, tu ne

m'appris rien de nouveau, entends-tu, dépêche! Tu ne m'appris rien que mon coeur n'eût déjà deviné.

«C'était un pauvre?» me dit mon père en me regardant.

Je répondis sans rougir: «C'était un pauvre»; et pour détourner les soupçons, je repris ma place à la
croisée.

J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas, serrant contre ma poitrine ce papier qui
me brûlait.

Par moments, j'essayais de me raisonner, de me donner du courage, je me disais: «Qu'en sais-tu? c'est
peut-être une bonne nouvelle. Peut-être on écrit qu'il est guéri....» Mais, au fond, je sentais bien que ce

n'était pas vrai, que je me mentais à moi-même, que la dépêche ne dirait pas qu'il était guéri.

Enfin, je me décidai à passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois à quoi m'en tenir. Je sortis de
la salle à manger, lentement, sans avoir l'air; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidité

fiévreuse, j'allumai ma lampe! Et comme mes mains tremblaient en ouvrant cette dépêche de mort! Et de

quelles larmes brûlantes je l'arrosai, lorsque je l'eus ouverte!... Je la relus vingt fois, espérant toujours

m'être trompé; mais, pauvre de moi! j'eus beau la lire et la relire, et la tourner dans tous les sens, je ne pus

lui faire dire autre chose que ce qu'elle avait dit d'abord, ce que je savais bien qu'elle dirait:

«Il est mort! Priez pour lui!»

Combien de temps je restai là, debout, pleurant devant cette dépêche ouverte, je l'ignore. Je me souviens
seulement que mes yeux me cuisaient beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai mon

visage longuement. Puis, je rentrai dans la salle à manger, tenant dans ma petite main crispée la dépêche

trois fois maudite.

Et maintenant, qu'allais-je faire? Comment m'y prendre pour annoncer l'horrible nouvelle à mon père, et
quel ridicule enfantillage m'avait poussé à la garder pour moi seul? Un peu plus tôt, un peu plus tard,

est-ce qu'il ne l'aurait pas su? Quelle folie! Au moins, si j'étais allé droit à lui lorsque la dépêche était

arrivée, nous l'aurions ouverte ensemble; à présent, tout serait dit.

Or, tandis que je me parlais à moi-même, je m'approchai de la table et je vins m'asseoir à côté de M.
Eyssette, juste à côté de lui. Le pauvre homme avait fermé ses livres et, de la barbe de sa plume,

s'amusait à chatouiller le museau blanc de Finet. Cela me serrait le coeur qu'il s'amusât ainsi. Je voyais sa

bonne figure que la lampe éclairait à demi, s'animer et rire par moments; et j'avais envie de lui dire: «Oh!

non, ne riez pas; je vous en prie.»

Alors, comme je le regardais ainsi tristement avec ma dépêche à la main, M. Eyssette leva la tête. Nos
regards se rencontrèrent, et je ne sais pas ce qu'il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se

décomposa tout à coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine, qu'il me dit d'une voix à fendre l'âme: «Il est

mort, n'est-ce pas?» que la dépêche glissa de mes doigts, que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que

nous pleurâmes longuement, éperdus, dans les bras l'un de l'autre, tandis qu'à nos pieds Finet jouait avec

la dépêche, l'horrible dépêche de mort, cause de toutes nos larmes.

Écoutez, je ne mens pas: voilà longtemps que ces choses se sont passées, voilà longtemps qu'il dort dans
la terre, mon cher abbé que j'aimais tant; eh bien, encore aujourd'hui, quand je reçois une dépêche, je ne

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