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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

comme on voit, elle arrivait quand même à sa destination. La Providence, cette fois, avait fait le service
de la poste.

Jacques la lut d'un bout à l'autre. Quand il fut au passage où la lettre parlait d'un engagement à
Montparnasse, proposé avec tant d'insistance, refusé avec tant de fermeté, il fit un bond de joie:

«Je sais où il est», cria-t-il; et, mettant la lettre dans sa poche, il se coucha plus tranquille; mais, quoique
brisé de fatigue, il ne dormit pas. Toujours cette maudite toux... Au premier bonjour de l'aurore, une

aurore d'automne, paresseuse et froide, il se leva lestement. Son plan était fait.

Il ramassa les hardes qui restaient au fond des armoires, les mit dans sa malle, sans oublier la petite boîte
à filets d'or, dit un dernier adieu à la vieille tour de Saint-Germain, et partit en laissant tout ouvert, la

porte, la fenêtre, les armoires, pour que rien de leur belle vie ne restât dans ce logis que d'autres

habiteraient désormais. En bas, il donna congé de la chambre, paya les loyers en retard; puis, sans

répondre aux questions insidieuses du portier, il héla une voiture qui passait et se fit conduire à l'hôtel

Pilois, rue des Dames, aux Batignolles.

Cet hôtel était tenu par un frère du vieux Pilois, le cuisinier du marquis. On n'y logeait qu'au trimestre, et
des personnes recommandées. Aussi, dans le quartier, la maison jouissait-elle d'une réputation toute

particulière. Habiter l'hôtel Pilois, c'était un certificat de bonne vie et de moeurs. Jacques, qui avait gagné

la confiance du Vatel de la maison d'Hacqueville, apportait de sa part un panier de vin de Marsala.

Cette recommandation fut suffisante, et quand il demanda timidement à faire partie des locataires, on lui
donna sans hésiter une belle chambre au rez-de-chaussée, avec deux croisées ouvrant sur le jardin de

l'hôtel, j'allais dire du couvent. Ce jardin n'était pas grand: trois ou quatre acacias, un carré de verdure

indigente - la verdure des Batignolles - , un figuier sans figues, une vigne malade et quelques pieds de

chrysanthèmes en faisaient tous les frais; mais enfin cela suffisait pour égayer la chambre, un peu triste et

humide de son naturel....

Jacques, sans perdre une minute, fit son installation, planta des clous, serra son linge, posa un râtelier
pour les pipes de Daniel, accrocha le portrait de Mme Eyssette à la tête du lit, fit enfin de son mieux pour

chasser cet air de banalité qui empeste les garnis; puis, quand il eut bien pris possession, il déjeuna sur le

pouce, et sortit après. En passant, il avertit M. Pilois que ce soir-là, exceptionnellement, il rentrerait

peut-être un peu tard, et le pria de faire préparer dans sa chambre un gentil souper avec deux couverts et

du vin vieux. Au lieu de se réjouir de cet extra, le bon M. Pilois rougit jusqu'au bout des oreilles, comme

un vicaire de première année.

«C'est que, dit-il d'un air embarrassé, je ne sais pas.... Le règlement de l'hôtel s'oppose... nous avons des
ecclésiastiques qui...»

Jacques sourit: «Ah! très bien, je comprends.... Ce sont les deux couverts qui vous épouvantent....
Rassurez-vous, mon cher monsieur Pilois, ce n'est pas une femme.» Et à part lui, en descendant vers

Montparnasse, il se disait: «Pourtant, si, c'est une femme, une femme sans courage, un enfant sans raison

qu'il ne faut plus jamais laisser seul.»

Dites-moi pourquoi ma mère Jacques était si sûr de me trouver à Montparnasse. J'aurais bien pu, depuis
le temps où je lui écrivis la terrible lettre qui ne partit pas, avoir quitté le théâtre; j'aurais pu n'y être pas

entré.... Eh bien, non. L'instinct maternel le guidait. Il avait la conviction de me trouver là-bas, et de me

ramener le soir même; seulement, il pensait avec raison: «Pour l'enlever, il faut qu'il soit seul, que cette

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