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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

tu... au fait, qu'est-ce que tu fais? Le sais-tu seulement?... Parce que ta tête a un certain caractère, cela te
suffit; tu t'habilles en Turc, et tu crois que tout est là!... D'abord, je te préviens que depuis quelque temps

le caractère de ta tête se perd joliment... tu es laid, tu es très laid. Tiens! regarde-toi... je suis sûre que si

tu retournais vers ta donzelle Pierrotte, elle ne voudrait plus de toi... Et pourtant, vous êtes bien faits l'un

pour l'autre... Vous êtes nés tous les deux pour vendre de la porcelaine au passage du Saumon. C'est bien

mieux ton affaire que d'être comédien...»

«Elle bavait, elle étranglait. Jamais tu n'as vu folie pareille. Je la regardais sans rien dire. Quand elle eut
fini, je m'approchai d'elle - j'avais tout le corps qui me tremblait - , et je lui dis bien tranquillement:

« - Je ne veux pas être comédien.»

«Disant cela, j'allai vers la porte, je l'ouvris et la lui montrai.

« - M'en aller, fit-elle en ricanant... Oh! pas encore... j'en ai encore long à vous dire.»

«Pour le coup, je n'y tins plus. Un paquet de sang me monta au visage. Je pris un des chenets de la
cheminée et je courus sur elle... Je te réponds qu'elle a déguerpi... Mon cher, à ce moment-là, j'ai compris

l'Espagnol Pacheco.

«Derrière elle, j'ai pris mon chapeau et je suis descendu. J'ai couru tout le jour, de droite et de gauche,
comme un homme ivre... Ah! si tu avais été là... Un moment j'ai eu l'idée d'aller chez Pierrotte, de me

jeter à ses pieds, de demander grâce aux yeux noirs. Je suis allé jusqu'à la porte du magasin, mais je n'ai

pas osé entrer... Voilà deux mois que je n'y vais plus. On m'a écrit, pas de réponse. On est venu me voir,

je me suis caché. Comment pourrait-on me pardonner?... Pierrotte était assis sur son comptoir. Il avait

l'air triste... Je suis resté un moment à le regarder, debout contre la vitre; puis je me suis enfui en

pleurant.

«La nuit venue, je suis rentré. J'ai pleuré longtemps à la fenêtre; après quoi, j'ai commencé à t'écrire. Je
t'écrirai ainsi toute la nuit. Il me semble que tu es là, que je cause avec toi, et cela me fait du bien.

«Quel monstre que cette femme! Comme elle était sûre de moi! Comme elle me croyait bien son jouet, sa
chose!... Comprends-tu? m'emmener jouer la comédie dans la banlieue!... Conseille-moi, Jacques, je

m'ennuie, je souffre... Elle m'a fait bien du mal, vois-tu! je ne crois plus en moi, je doute, j'ai peur... Que

faut-il faire?... travailler?... Hélas! elle a raison, je ne suis pas poète, mon livre ne s'est pas vendu... Et

pour payer, comment vas-tu faire?...

«Toute ma vie est gâtée. Je n'y vois plus, je ne sais plus. Il fait noir... Il y a des noms prédestinés. Elle
s'appelle Irma Borel. Borel, chez nous, ça veut dire bourreau... Irma Bourreau!... Comme ce nom lui va

bien!... Je voudrais déménager. Cette chambre m'est odieuse... Et puis, je suis exposé à la rencontrer dans

l'escalier... Par exemple, sois tranquille, si elle remonte jamais... Mais elle ne remontera pas... Elle m'a

oublié. Les artistes sont là pour la consoler...

«Ah! mon Dieu! qu'est-ce que j'entends?... Jacques, mon frère, c'est elle. Je te dis que c'est elle. Elle vient
ici; j'ai reconnu son pas... Elle est là, tout près... J'entends son haleine... Son oeil collé à la serrure me

regarde, me brûle, me...»

Cette lettre ne partit pas.

XII. TOLOCOTOTIGNAN

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