bibliotheq.net - littérature française
 

Alphonse Daudet - Le Petit Chose

«Ces derniers mots «où vous voudrez» furent dits à voix basse, tout près de moi, presque sur mes lèvres,
pour me griser...

«J'eus pourtant le courage de lui répondre, et même très sèchement, que j'étais pauvre, que je ne gagnais
pas ma vie, et que je ne pouvais pas la faire nourrir par mon frère Jacques.

«Sur cette réponse, elle releva la tête d'un air de triomphe:

« - Eh bien, si j'avais trouvé pour nous deux un moyen honorable et sûr de gagner notre vie sans nous
quitter, que diriez-vous?»

«Là-dessus, elle tira d'une de ses poches un grimoire sur papier timbré qu'elle se mit à me lire... C'était un
engagement pour nous deux dans un théâtre de la banlieue parisienne; elle, à raison de cent francs par

mois; moi, à raison de cinquante. Tout était prêt; nous n'avions plus qu'à signer.

«Je la regardai, épouvanté. Je sentais qu'elle m'entraînait dans un trou, et j'eus peur un moment de n'être
pas assez fort pour résister... La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de répondre, elle se

mit à parler fiévreusement des splendeurs de la carrière théâtrale et de la vie glorieuse que nous allions

mener là-bas, libres, fiers, loin du monde, tout à notre art et à notre amour.

«Elle parla trop; c'était une faute. J'eus le temps de me remettre, d'invoquer ma mère Jacques dans le fond
de mon coeur, et quand elle eut fini sa tirade, je pus lui dire très froidement:

« - Je ne veux pas être comédien...»

«Bien entendu elle ne lâcha pas prise et recommença ses belles tirades.

«Peine perdue... A tout ce qu'elle put me dire, je ne répondis qu'une chose:

« - Je ne veux pas être comédien...»

«Elle commençait à perdre patience.

« - Alors, me dit-elle en pâlissant, vous préférez que je retourne là-bas, de huit à dix, et que les choses
restent comme elles sont...»

«A cela je répondis un peu moins froidement:

« - Je ne préfère rien... Je trouve très honorable à vous de vouloir gagner votre vie et ne plus la devoir
aux générosités d'un monsieur de huit à dix... Je vous répète seulement que je ne me sens pas la moindre

vocation théâtrale, et que je ne serai pas un comédien.»

«A ce coup elle éclata.

« - Ah! tu ne veux pas être comédien... Qu'est-ce que tu seras donc alors?... Te croirais-tu poète, par
hasard?... Il se croit poète... mais tu n'as rien de ce qu'il faut, pauvre fou!... Je vous demande, parce que

ça vous a fait imprimer un méchant livre dont personne ne veut, ça se croit poète... Mais, malheureux, ton

livre est idiot, tous me le disent bien... Depuis deux mois qu'il est en vente, on n'en a vendu qu'un

exemplaire, et c'est le mien... Toi, poète, allons donc!... Il n'y a que ton frère pour croire à une niaiserie

pareille... Encore un joli naïf, celui-là!... et qui t'écrit de bonnes lettres... Il est à mourir de rire avec son

article de Gustave Planche... En attendant, il se tue pour te faire vivre; et toi, pendant ce temps-là, tu...

< page précédente | 119 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.