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Alphonse Daudet - Le Petit Chose

méfie-toi! et surtout, je t'en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs....»

Ces derniers mots allèrent droit au coeur du petit Chose. La persistance de Jacques à veiller sur le
bonheur de celle qui n'avait pas voulu l'aimer lui parut admirable. «Oh! non! Jacques, n'aie pas peur; je

ne la ferai pas pleurer», se dit-il, et tout de suite il prit la ferme résolution de ne plus retourner chez la

dame du premier.... Fiez-vous au petit Chose pour les fermes résolutions.

Ce soir-là, quand la victoria roula sous le porche, il y prit à peine garde. La chanson de la Négresse ne lui
causa pas non plus de distraction. C'était une nuit de septembre, orageuse et lourde.... Il travaillait, la

porte entrouverte. Tout à coup, il crut entendre craquer l'escalier de bois qui menait à sa chambre. Bientôt

il distingua un léger bruit de pas et le frôlement d'une robe. Quelqu'un montait, c'était sûr... mais qui?...

Coucou-Blanc était rentrée depuis longtemps.... Peut-être la dame du premier qui venait parler à la
Négresse....

A cette idée le petit Chose sentit son coeur battre avec violence; mais il eut le courage de rester devant sa
table.... Les pas approchaient toujours. Arrivé sur le palier on s'arrêta.... Il y eut un moment de silence;

puis un léger coup frappé à la porte de la Négresse, qui ne répondit pas.

«C'est elle», se dit-il sans bouger de sa place.

Tout à coup, une lumière parfumée se répandit dans la chambre.

La porte cria, quelqu'un entrait.

Alors, sans tourner la tête, le petit Chose demanda en tremblant:

«Qui est là?»

XI. LE COEUR DE SUCRE

Voilà deux mois que Jacques est parti, et il n'est pas encore au moment de revenir. Mlle d'Hacqueville est
morte. Le marquis, escorté de son secrétaire, promène son deuil par toute l'Italie, sans interrompre d'un

seul jour la terrible dictée de ses mémoires. Jacques, surmené, trouve à peine le temps d'écrire à son frère

quelques lignes datées de Rome, de Naples, de Pise, de Palerme. Mais, si le timbre de ces lettres varie

souvent, leur texte ne change guère.... «Travailles-tu?... Comment vont les yeux noirs?... L'article de

Gustave Planche a-t-il paru?... Es-tu retourné chez Irma Borel?» A ces questions, toujours les mêmes, le

petit Chose répond invariablement qu'il travaille beaucoup, que la vente du livre va très bien, les yeux

noirs aussi; qu'il n'a pas revu Irma Borel, ni entendu parler de Gustave Planche.

Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela?... Une dernière lettre, écrite par le petit Chose en une nuit de fièvre, et
de tempête, va nous l'apprendre.

«_Monsieur Jacques Eyssette à Pise.

«Dimanche soir, 10 heures.

«Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois je ne fais que te mentir. Je t'écris que je travaille, et depuis
deux mois mon écritoire est à sec. Je t'écris que la vente de mon livre va bien, et depuis deux mois on

n'en a pas vendu un exemplaire. Je t'écris que je ne revois plus Irma Borel, et depuis deux mois je ne l'ai

pas quittée. Quant aux yeux noirs, hélas!... O Jacques, Jacques, pourquoi ne t'ai-je pas écouté? Pourquoi

suis-je retourné chez cette femme?

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